François Ozon - site officiel

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Interview with Denis Ménochet

 

Denis Ménochet - Dans la maisonComment s’est passée la rencontre avec François Ozon ?

De manière classique. Mon agent m’a appelé pour me dire que j’avais des essais avec lui. J’ai passé un premier tour, puis un deuxième avec Emmanuelle Seigner parce qu’il composait le casting par couples. Et trois semaines plus tard, il m’appelait pour me dire que je faisais partie du film.

Et la rencontre avec Emmanuelle Seigner ?

En sortant des essais avec Emmanuelle, elle m’a dit : «j’espère que ce sera toi !» J’ai adoré travailler avec elle. On a vraiment pris du plaisir à jouer la partition que François nous avait donnée, l’histoire de ce couple, de cette famille qui prend vie à travers les rédactions de ce jeune garçon... Il y a un côté ludique, notamment lors des scènes réécrites par claude selon le ton que Germain lui conseille, moins outré, moins comédie. Rejouer la même scène plus simplement, c’est très agréable.

En tant qu’acteur, vous vous disiez que vous jouiez Rapha père ou Rapha père tel que Claude l’imagine ?

Je me suis raconté le personnage au premier degré. Pour moi, le décor et la direction de François se chargeraient du second degré, il valait mieux que je sois à fond sincère dans mon personnage, que ce soit drôle malgré nous. Je voulais que Rapha père soit un peu gros, qu’il se soit complètement laissé aller et se raccroche à son basket et son obsession pour la chine pour se rassurer. J’avais besoin de croire vraiment à cette passion pour la chine. J’avais fait des recherches sur le pays. Pendant le tournage, je voyais la chine comme un Eldorado, j’étais en totale symbiose avec Rapha père ! Pour les scènes où il parle de la chine avec sa femme, je proposais des impros, j’en ai fait des caisses parce que ça nous faisait marrer avec Emmanuelle et parce qu’il fallait du temps pour la voix off de claude, qui prenait le pas sur certains débuts et fins de scène. À la fin, Emmanuelle m’implorait : «Parle-moi encore de la chine !»
J’avais aussi écrit nos prénoms en lettres chinoises et fait des tableaux que je voulais proposer pour le décor. Mais je me suis dit : «Arrête, c’est trop !» J’aime m’investir sur mes rôles, c’est mon métier.

Vous éprouvez le besoin de vous préparer autant pour tous vos rôles ?

Oui, j’ai besoin d’utiliser autre chose que mon histoire émotionnelle et personnelle. Je regardais aussi des DVD de basket et j’ai joué au basket avec Bastien Ughetto avant le film pour tisser des liens entre nous, pour créer ce rapport père-fils un peu con-con. Je pense que la complicité des Rapha père et fils est nourrie de toutes les fois où l’on a été jouer au basket ensemble. J’ai aussi besoin de composer physiquement. Outre l’embonpoint, François voulait que j’aie la moustache pour ne pas paraître trop jeune.

Comment décririez-vous la famille des Rapha ?

Pour moi ce sont les Simpson, version française ! Je suis arrivé en France à douze ans et j’ai passé une partie de mon adolescence dans la banlieue Ouest de Paris. On voit pas mal de gens comme les Rapha là-bas, des gens qui se racontent qu’ils sont heureux. J’ai vraiment imaginé Rapha père comme un mec qui avait des rêves et des ambitions, qui était plein d’énergie et qui se retrouve coincé. Il parle pour se donner de l’assurance et se dire que ça va mais il est enfermé dans une banlieue dorée avec femme et enfant. c’est vraiment ce que j’ai senti en lisant le scénario. Mais il y a vraiment de l’amour entre Esther et Rapha père, même si Esther est troublée à un moment par claude, si elle connaît cette passade parce qu’elle s’ennuie et que pour une fois, on lui parle différemment.
Au final, Claude leur renvoie simplement le fait qu’ils sont heureux. Ils ont eu besoin que ce garçon entre dans leur maison et perturbe leur quotidien, la vie de leur fils pour se rendre compte de leur bonheur.

Qu’est-ce que Claude cherche dans cette famille ?

Il y a plein de lectures possibles. claude vient explorer la famille normale, combler sa frustration d’enfant, lui dont la mère est partie et dont le père est handicapé. le film est aussi axé sur le voyeurisme et surtout sur comment on raconte une histoire, comment on observe les autres, le côté conteur. Je trouve très beau, de la part de François Ozon de flasher sur cette histoire-là, lui qui fait plein de films, qui a cette boulimie de travail, l’envie de raconter des histoires très différentes à chaque fois. J’ai un peu l’impression que quelque part, c’est lui Claude.

Dans la maisonComment s’est passé le tournage ?

Parfois, François me disait de la mettre un peu en sourdine, mais c’était toujours très bienveillant, dans le sourire. Je savais que je pouvais compter sur lui et je sentais que lui aussi était content que je sois là. c’est agréable de sentir cette confiance. J’ai adoré ce tournage, on a beaucoup ri. François fait partie de ces metteurs en scène, comme Julie Delpy ou Tarantino, qui ont une vision de leur histoire, de leur film. Quand il te dit non, tu lui fais une confiance absolue et du coup, il n’y a pas de perte de temps, tu ne t’obstines pas à aller dans une autre direction. Il n’empêche, je me suis senti très libre pour mon personnage. c’est ça la force des grands metteurs en scène : ils te donnent l’impression d’être super libre.

Et jouer avec Ernst Umhauer ?

Il est fascinant comme garçon. Il a un côté très félin et en même temps très décontracté alors qu’il avait quand même une bonne pression sur les épaules. Il s’en est remarquablement bien sorti. Quant à luchini, on n’a qu’une scène ensemble mais c’était super. c’était un honneur de jouer avec lui. Il a été plus que bienveillant, d’autant plus que c’était ma première scène de tournage sur le film.

Quelle a été votre réaction à la vison du film ?

J’étais curieux de voir si François était arrivé à une équivalence visuelle entre le réel et l’imaginaire et je ne suis absolument pas déçu.
le film réussit à créer un malaise. En tant que spectateur, on se sent un peu gêné à un moment d’épier à ce point la vie de ces gens, de la passer à la loupe, de la juger. Il y a une mise en abyme entre claude qui raconte la vie des Rapha, Germain et sa femme qui deviennent accros à ce récit, et le spectateur qui se met à devenir voyeur à son tour. c’est aussi une mise en abyme de nos métiers d’image, de metteurs en scène, d’acteurs... le film parle de comment on regarde les gens, comment on les raconte, comment on se compose des personnages pour manipuler.

Propos recueillis par Claire Vassé