François Ozon - site officiel

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Entretien avec Romola Garai

AngelComment avez-vous rencontré François Ozon, et quelle a été votre première impression ?
Je l’ai rencontré lors de l’audition pour le rôle. J’admire énormément son travail et je n’ai jamais été aussi nerveuse ! Parfois, vous lisez un script et vous le comprenez dans l’instant de manière instinctive. Je n’ai pas trop intellectualisé les choses. François ne m’a pas donné beaucoup d’indications. C’était comme si mon idée d’Angel coïncidait avec la sienne. Plus tard, mon agent m’a dit : « François t’a trouvée très bonne, mais pas assez glamour », alors j’y suis retournée en mettant quelque chose de plus habillé que le pull que je portais la première fois !

Lesquels de ses films avez-vous préférés ?
Bien que SWIMMING POOL soit sans doute son film le plus connu en Angleterre, je dois avouer que je préfère 8 FEMMES. C’est un film drôle, plein d’espièglerie, qui révèle l’amour que François porte au cinéma et au mélange des genres. Beaucoup de films sont qualifiés d’« œuvres géniales » simplement parce qu’ils sont complexes, confus ou sombres… Ses films sont tout cela mais ils sont en plus divertissants. Je l’admire pour cela.

Comment se sont déroulés vos essais filmés ?
J’ai passé deux auditions toute seule, puis deux avec des « Nora » différentes, et deux avec des acteurs potentiels pour le rôle principal masculin. J’ai donc passé six auditions en tout, mais avec l’impression constante que c’était à chaque fois aussi une audition pour moi. Je sentais que si j’étais mauvaise, François chercherait une autre comédienne. Je n’ai eu que très tard la certitude d’avoir le rôle. François cherchait quelqu’un qui n’avait que peu ou pas de parcours dans le cinéma pour tenir un grand rôle dans son premier film en anglais. Je suis certaine que ce fut un véritable défi pour lui.

Qu’avez-vous pensé du scénario ?
Je l’ai trouvé extraordinaire, et très bizarre aussi. Je n’ai tout d’abord pas trop su comment l’aborder, parce que c’est le genre de film très difficile à comprendre sur le papier. Quand vous découvrez le film terminé, vous vous rendez compte qu’il est très ironique et qu’il fonctionne à deux niveaux différents. Il est entièrement teinté par l’humour du réalisateur, pas par les personnages qui n’ont aucun recul sur leur vie. Saisir cela à la lecture était délicat mais j’avais totalement confiance en François. Je sais quel fantastique directeur d’acteurs il est. Je savais qu’il ferait en sorte que ça fonctionne. Le mieux avec lui, c’est de le laisser faire.

Avait-on le sentiment de lire quelque chose qui avait été écrit dans une autre langue ?
Pas du tout. Ce qui est intéressant, c’est que bien que le livre soit anglais et écrit dans cette langue, je ne l’ai pas trouvé particulièrement anglais quand je l’ai lu. Je n’ai donc pas été surprise d’apprendre qu’il avait eu beaucoup plus de succès en France qu’en Angleterre. Ce n’est pas non plus un livre qui repose sur la langue. L’auteur ne se délecte pas de descriptions ou de vocabulaire. « Angel » est un livre sur un personnage extraordinaire, et les romans sur les personnages s’adaptent bien au cinéma - regardez ceux de Dickens.

Connaissiez-vous l’écrivain Marie Corelli, dont E. Taylor s’est inspirée pour Angel ?
J’ai essayé de lire un de ses romans mais ce sont vraiment des livres bizarres. Des histoires romantiques à la base, mais avec une dimension morale très importante. Les rencontres entre les personnages principaux féminin et masculin ont trait à l’élévation morale. Marie Corelli s’étend de façon longue et assez fastidieuse sur ce que l’on peut percevoir aujourd’hui comme des questions morales conservatrices et simplistes, mais elle parle aussi de passion et d’amour. Elle était elle-même une femme très étrange. Elle était complètement folle. Elle a vécu toute sa vie avec une femme, mais je ne sais pas si elles étaient lesbiennes ou non. Elle était farouchement opposée à la libération des femmes et a beaucoup parlé et écrit à ce sujet, avec le soutien de la Reine Victoria, qui considérait la libération des femmes comme une trahison. Elle voyait les femmes comme le bastion moral du pays, et pensait que les bonnes choses qui s’étaient produites en Angleterre avaient été des conséquences de la pression féminine. Elle pensait que si les femmes entraient dans la sphère masculine, cela les dévaluerait moralement et que les hommes y perdraient leurs gardiennes morales et leurs anges… C’était une façon de voir un peu étrange.

Y a-t-il chez Angel des choses dont vous vous êtes sentie proche ou que vous avez aimé jouer ?
Chez elle, j’ai aimé beaucoup de choses profondément déplaisantes, justement parce qu’aucun des rôles qu’on vous propose quand vous êtes une jeune actrice n’est aussi complexe et aussi détestable que celui-ci ! On vous offre en général des rôles romantiques, des personnages bons et séduisants. Angel est désagréable la plupart du temps, elle est égoïste. Mais elle est aussi brillante et elle en dit long sur ce qu’endurent les femmes qui essaient de canaliser leur créativité. Je pense que si Angel avait choisi d’appliquer son intellect à un domaine soumis au jugement des critiques, elle aurait échoué. Réussir aurait été hors de sa portée, parce qu’elle est née dans une famille trop basse dans l’échelle sociale. Elle ne sera jamais une érudite, elle n’a pas un niveau d’études supérieur, et elle accède à la seule chose qui lui soit autorisée, à savoir connaître un succès populaire. Je pense qu’elle a du talent mais qu’il a été mal orienté, mal canalisé, et cela m’a touchée. Cette difficulté d’être une femme, ce désir d’être appréciée des critiques a trouvé un écho en moi.

Avez-vous redouté les aspects ridicules ou grotesques du personnage ?
Je craignais cela, mais cela me plaisait en même temps parce que c’était assumé. Je me souviens d’avoir dit à François que je trouvais que c’était peut-être un peu trop parfois, j’étais morte de peur. Lui me répondait que cela faisait partie d’un tout et qu’il ne fallait pas perdre confiance. J’ai douté, mais j’adorais ça. Il y a de la pantomime là-dedans ; jouer un personnage qui bascule dans le grotesque est toujours amusant, et pourtant, Angel reste complexe en permanence, et en tant qu’actrice, il fallait que je parvienne à jouer les deux.

François et vous étiez-vous d’accord sur votre appréciation d’Angel ?
François aimait le personnage mais je ne sais pas si nous aimions vraiment les mêmes choses. Quand nous dînions ensemble, je parlais de notions comme la classe sociale, mais ce n’était pas cela qui l’intéressait en premier lieu… Je portais au film un intérêt politique et littéraire, mais ce qu’il aimait était complètement différent, c’était l’espièglerie du genre, la possibilité de créer des personnages à la fois horribles et attirants.

Comment avez-vous abordé votre rôle ?
J’ai lu le roman d’Elizabeth Taylor et certains de ses autres livres pour me faire une idée de son parcours. Mais cela n’a pas été très utile au fond parce que « Angel » n’a rien à voir avec ses autres livres. Elle s’intéresse habituellement aux questions touchant à la classe sociale, comme Jane Austen, mais son roman « Angel » est a part, pervers et sombre d’une manière vraiment particulière. J’ai pris beaucoup des notes de François, parce que je sentais que ce film ne fonctionnerait que si je faisais exactement ce qu’il me demandait. Alors je me suis entièrement reposée sur ses directives et j’ai travaillé beaucoup sur la voix, parce qu’il fallait que je joue un personnage de 16 à 35 ans et qu’il ne voulait pas faire appel à des maquillages spéciaux. Je me suis donc concentrée sur ce que je pouvais faire varier, la voix et le mouvement pour la fin du film.

Les costumes vous ont-ils inspirée ?
Pascaline et François avaient déjà choisi les costumes du film avant que je ne rejoigne le projet, et ils étaient extraordinaires. Je suis arrivée et j’ai vu des alignements de vêtements et j’ai demandé s’ils étaient tous pour le film. On m’a répondu qu’ils étaient pour moi seule ! J’avais une trentaine de robes, des chaussures faites main, des gants… Je n’avais jamais eu autant de costumes, et ils étaient magnifiques ! François est arrivé, il a commencé à choisir lui-même des pièces de costume. Il s’implique dans toutes les étapes. Pour lui, l’aspect visuel est essentiel et je me tenais là comme une poupée de porcelaine qu’il habillait, je le regardais poser des vêtements sur moi ou devant moi, jusqu’à ce qu’il ait cette étincelle dans l’œil… Il était véritablement en train de créer Angel.

Que partagez-vous avec Angel ?
Angel se délecte du fait que les gens ne l’aiment pas et la trouvent bizarre. Elle a envie d’être appréciée, d’être prise au sérieux en tant qu’artiste, elle veut sortir de l’ordinaire et elle est prête à être rejetée comme quelqu’un d’étrange. Elle désire être le centre d’attention. En tant qu’actrice, j’aspire moi aussi à l’être, et j’aime attirer les regards. Je crois qu’en cela, jouer un personnage ambigue est plus profitable.

Voyez-vous des similitudes entre Angel et François ?
J’étais fascinée de voir à quel point il avait investi en elle et combien il l’aimait. Il ne voulait pas qu’elle soit sympathique mais il la défendait tout le temps. Peut-être simplement parce qu’il aime les actrices, et qu’Angel en est une. Les films de François montrent son attachement aux actrices exceptionnellement brillantes, ces personnages qui sont dans des situations désespérées. Il se passionne pour leur vie, pour leur lutte acharnée contre leurs démons personnels, pour leur désir d’être aimées et remarquées… En même temps, elles n’ont aucune idée de qui elles sont, elles jouent constamment plusieurs rôles pour combler les attentes de gens différents. C’est là, je crois, qu’il faut chercher sa fascination et sa sympathie pour Angel.

Sa sympathie pour elle en tant qu’artiste, ou pour sa situation désespérée en tant qu’artiste ?
J’ai demandé à François s’il croyait qu’Angel avait le potentiel d’un grand écrivain, s’il pensait qu’elle avait du talent et que sa tragédie était d’être une femme. Il m’a répondu qu’elle était un grand écrivain mais que, par manque d’éducation et de recul sur elle-même, elle finissait par être mauvaise. Je suis persuadée que pour un réalisateur, se dire qu’il peut finalement se révéler mauvais doit être une perspective effrayante. Angel incarne ce cauchemar. Elle croit être bonne mais elle est très mauvaise, elle remplit sa vie de gens qui lui disent qu’elle est douée alors que tout le monde sait qu’elle ne l’est pas. Ça, c’est horrible.

Comment avez-vous travaillé avec les autres acteurs ?
Je pensais que trouver l’actrice qui jouerait Nora serait relativement facile, parce que c’est un rôle intéressant, mais en fait ce fut complexe parce qu’il fallait quelqu’un qui lui apporte énormément de choses. C’est un personnage faible par bien des aspects, qui voue sa vie à Angel, mais qui en même temps la contrôle et la manipule. Lucy l’a magnifiquement jouée. Il y avait cette émulation entre Angel et Nora qui aurait pu être angoissante mais ne l’était pas du tout. C’était un plaisir de travailler avec Lucy.
Michael Fassbender, qui joue Esmé, est tout ce qu’on pouvait rêver pour ce rôle. Il est séduisant et flamboyant, et le voir s’affaiblir est terrible. J’ai pleuré quand j’ai vu ces scènes à l’écran, et pourtant, je les ai jouées ! Quand j’ai vu Michael dans le film, je l’ai tout simplement trouvé magnifique.
Sam Neill et Charlotte Rampling, qui jouent l’éditeur et sa femme, incarnent la vraie perspective du film. Si quelqu’un a conscience de son côté ironique, c’est eux, et qui d’autre aurait pu apporter un point de vue plus intelligent et sympathique qu’eux deux ?

Charlotte, qui a déjà travaillé avec François, avait-elle une approche particulière du film et de la méthode de travail ?
Elle a effectivement tourné avec lui à plusieurs reprises et ils ont une véritable amitié, beaucoup d’affection l’un pour l’autre. Ce qui est drôle, c’est qu’elle joue un personnage qui est à la fois surpris et horrifié par Angel, et je suis persuadée que quand elle m’a vue jouer elle s’est dit : « Oh mon Dieu, qui est cette folle que François a choisie ? ». Elle a été très gentille avec moi.

A-t-il été difficile pour vous de jouer ce personnage ?
Jouer un personnage un peu fou, aux émotions exacerbées qui finissent par déborder, n’est pas simple. Je n’ai fait que travailler, travailler encore, je ne voyais plus personne, je crois que j’ai fini moi-même par devenir un peu folle… Quand François m’a confié le rôle, je crois qu’il pensait avoir choisi quelqu’un d’assez décontracté. Un mois plus tard, il devait trouver que j’étais la personne la plus tendue avec qui il ait jamais travaillé.