François Ozon - site officiel

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Entretien avec Pascaline Chavanne (créatrice des costumes)

Michael Fassbender et Romola Garai dans AngelLa collaboration avec François Ozon
Angel est ma huitième collaboration avec François . Chacun de ces 8 films est extrêmement différent, une investigation vers un genre nouveau. De la même façon, je peux dire que nos relations de travail sont elles aussi extrêmement différentes en fonction des films.
Pour les costumes, il participe à tous les choix de formes, de matières, de couleurs et cela pour les rôles principaux comme pour les seconds rôles et la figuration. Ce qui rend la relation intense parfois difficile mais toujours extrêmement riche. Dans le cas de Angel cela a pris des proportions majeures vues l’ampleur et les enjeux du film.
S’il me fallait comparer, je dirais que  Huit femmes  était placé sous le signe du jeu: un film en huit clos, un décor unique, une scène de théâtre telle une maison de poupées dans laquelle allaient évoluer huit personnages, et huit costumes durant 24 heures.
Angel au contraire nous a happés dans son vaste univers extravagant et parfois effrayant. Ce n’est donc pas un hasard si notre collaboration emmenée par cette dynamique fût elle aussi fantasque. Il fallait créer tout un univers pour un personnage parfois difficile à cerner : une femme libre mais pas moderne, faisant fit de toutes les lois régissant la mode de son temps.

L’organisation

Difficulté accrue par la complexité du mode de production du film, tourné en Belgique et en Angleterre avec la collaboration d’équipe à la fois française, belge et anglaise. Nous ne cessions de voyager.
La distribution étant entièrement anglaise, il était évident qu’il nous fallait travailler dans les deux pays. Pour des raisons d’organisation et de choix de tailleur, nous avons fabriqué les costumes d’Angel, de Nora et d’Hermione à Paris, alors que ceux de la Mère, de la Tante et de tous les rôles masculins ont été fabriqués à Londres. Les costumes des figurants proviennent majoritairement de Londres. Pour la séquence du ballroom, François tenait à ce que toutes les femmes soient vêtues de robe de réception dans des tons pastels. Pour respecter l’homogénéité esthétique de sa demande il nous a fallu puiser dans quatre stocks différents et notamment en Italie.

Les références

Pour les films références, il s’agissait comme pour 8 femmes de tous les Douglas Sirk, de Dragonwick de Mankiewicz, Gone with the wind, Gigi de Minelli mais aussi  Le temps de l’innocence  de Scorsese. Il y avait aussi un formidable documentaire de la BBC que nous avons regardés avec attention, « The electrics edwardians » archives filmées dans un Londres du début du siècle.
Dans tous ces films, on entrevoyait tout l’univers esthétique d’Angel : le technicolor flamboyant des années cinquante et la rigueur du réalisme du début de l’ère edwardienne
La vision de ces films et d’autres sources parmi lesquelles des recueils de photographie comme« High Society », « Golden Summer », « La femme 1900 » nous ont directement emmenés vers les couturiers de l’époque, et principalement l’incontournable Charles Frederick Worth, qui parfois, dans ses choix de couleur, semble anticiper le technicolor.
Avant d’entamer la fabrication je me suis confrontée avec des pièces authentiques soit conservées dans les musées du costume de Kyoto ou de Paris, soit trouvés aux puces de Clignancourt. Les robes d’Angel sont en parties fabriquées avec des morceaux d’étoffe authentiques. Morceaux de soie, de velours, de dentelle, de mousseline, de satin, de tulle, de gaze, de crêpe de Chine, des galons, des rubans et toutes sortes de luxueux ornements tels que de lourdes plumes d’autruche et des perles de jais.

La période historique

François voulait que ce personnage soit en total décalage tout au long du film dont l’histoire commence en 1900 et fini en 1928. Entre ces deux dates, le monde change, la guerre éclate et avec elle de grands bouleversements vont s’opérer dans les codes, la morale et donc aussi dans la mode. Les contemporains d’Angel suivent cette évolution, et notamment la femme qui dès le début du siècle tend à alléger au maximum sa silhouette. Pour une femme plus libre, la mode se veut plus pratique, néglige la taille et la poitrine, raccourci la jupe, supprime le corset et coupe court les cheveux. Nora est le témoin de cette évolution. Angel n'a rien vu passer, trop occupée à s'inventer une vie, recluse à Paradise House. Elle rêve de corset et de crinoline (appelée aussi cage) alors qu’ils sont depuis longtemps passés de mode.
Alors que tout son entourage est ancré dans une mode absolument réaliste, la coupe, le choix des étoffes et des accessoires sont en total syntonie avec leur temps, Angel, victime de son personnage, porte ses robes sans se rendre compte de l’impact que son image produit sur les autres. La scène la plus choquante et la plus démonstrative de son décalage est celle de sa rencontre avec Angélica, dans un univers qui n’est plus le sien, qui n’a pas été crée par elle . Nous sommes en 1928 Angélica porte une robe authentiquement 1928, elle est résolument moderne face à une Angel, vestige du temps passé, portant corset et jupons, affublée d’une visite 1880, une jupe en velours d’ampleur 1900, un boa en plume d’autruches 1900 et un chapeau monté d’une nature morte en pleine décadence…
Tel un épouvantail, elle finira par faire peur comme la comtesse de Castiglione qui ne vécut que pour rendre un culte à sa propre personne et s'acharna toute sa vie à projeter une version "arrangée" de sa destinée, notamment à travers des apparitions fracassantes.

Les couleurs

Marron froid: Ses débuts dans la vie sont ternes, une petite robe marron froid tout comme Norley, village de sa naissance. Dès son ascension sociale, elle accède à la couleur et au raffinement.

Vert anglais: Au théâtre, le vert est la couleur bannie, considéré comme vecteur de malheur, mais étrangement il en est aussi la couleur complémentaire. Quand Angel se rend à la représentation de Lady Irania, pièce adaptée de son premier roman, c’est tout naturellement qu’elle y va dans une robe en velours de soie vert acidulé, velours spécialement teint pour le film car il était introuvable. Le choix du vert anglais s'est imposé comme une évidence pour ce décor rouge théâtre.

Rouge Vermillon: Angel fait de sa vie un théâtre. Ses tenues sont le rejet véhément du réel. Dans la séquence du ballroom, François voulait qu’elle soit en véritable représentation. Du haut de sa robe rouge façon crinoline, elle rivalise face à ses hôtes féminines toutes en robe de réception 1912 de style Paquin, couleurs pastelles. Quand la crinoline disparaît, Angel n'est pas née et quand la tournure disparaît elle a 6 ans. En réalité à 20 ans, elle a plus d'une décennie de retard et cet écart ne fera que s’accroître. Nous avons tenu à respecter des techniques de fabrication encore en cours de son temps. Ainsi le volume de la robe rouge du ballroom est donné par une superposition de jupon et non par la crinoline-cage dont elle rêve.

Rose shoking: Dans sa teagown de tulle rose incrustée de motif 19ème Angel joue de la harpe. Représentation totalement improbable pour Hermione, bourgeoise intellectuelle edwardienne qui porte un tailleur 1915 de style Redfern et un manteau de voyage sobre.
Quant à la mère, soumise aux fantaisies de sa fille, elle est engoncée dans une robe à manche gigot toute aussi démodée.

Noir Deuil: En Europe occidentale, le noir est la couleur du deuil. Pas un centimètre de peau ne doit être révélé, les robes ont un col montant et des manches longues, seules les broderies en perles de jais rompent cette austérité. Pour le deuil de sa mère, Angel l’orpheline respecte les codes en vigueur. Mais pour le deuil de son mari, elle n'hésite pas à se présenter à son public avec un décolleté profond et audacieux.