François Ozon - site officiel

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Entretien avec Katia Wyszkop (chef décoratrice)

ParadiseA la fin du tournage du Temps Qui Reste , François Ozon m'a offert le livre d'Elisabeth Taylor, que j'ai lu très vite et avec beaucoup de plaisir. L'histoire a été écrite dans les années 50 et c'est une interprétation assez libre du début du siècle, une vision quelque peu décalée avec beaucoup de détails improbables.
Pour son premier film d'époque, François souhaitait une texture technicolor, « un film comme on les faisait dans les années 50 à Hollywood… ».
En pratique nous discutions de la possibilité que l'ensemble des décors intérieurs et extérieurs soient construits en studio. Le rêve d'un décorateur cinéma ! Mais un cauchemar pour la production.
Dans un premier temps, j'ai retenu, concernant les décors, certaines idées légères et amusantes du roman, qui s'est progressivement effacé au profit du scénario et de la nouvelle « Angel » que François créait pour le film.
Nous avons commencé à travailler plusieurs mois en amont du film, dessiné et étudié l'hypothèse de bâtir des décors pré-visualisés en 3D, dans tous les plus grands studios d'Europe. Avec comme référence majeur le film de Mervyn Leroy Little women , magnifique réalisation entièrement faite en studio, avec de très belles scènes enneigées.
Par ailleurs, j'ai passionnément visionné Dragonwick de Joseph L. Mankiewicz pour le château rêvé par l'héroïne, The Magnificient Ambersons d'Orson Welles pour les perspectives dans les constructions, Gone with the wind de Victor Fleming pour la richesse et la variété des décors, et Gigi de Minelli pour la liberté et l'audace dans l'utilisation des couleurs.
En prévision des décors de Paradise House , nous avons effectué des repérages dans tous les châteaux d'Angleterre, incluant la région du West Yorkshire inspiration de la ville de Norley ou Angel est née .
Après 2 mois d'études et de repérages, nous sommes parvenus avec succès à nous adapter à une économie réaliste et au système de coproduction. En Juillet 2005, nous détenions une grande cohérence pour l'ensemble des décors, entre l'Angleterre et la Belgique. Paradise House, la grande demeure d'Angel et ses jardins ont été tourné en Angleterre, tandis que l'enfance d'Angel à Norley a été tourné dans des quartiers pauvres de Belgique. L'architecture de briques en Belgique sert fidèlement la base des décors extérieurs. Des châteaux belges, souvent restés dans le jus de l'époque, des salons et le studio ont été utilisé pour les décors intérieurs.
Avec une excellente connaissance de lieux réels repérés dans toute l'Angleterre, j'avais un concept très précis à offrir à François. Tous les mois précédents nous avions très justement coordonné nos références et idées. Dans cet esprit de cohésion, nous avons clairement valorisé les proportions de tournages en studio et des fort importants aménagements en décors naturels.

Pour Paradise House, j'ai beaucoup apprécié le château de Tyntesfield, propriété acquise récemment par le National Trust. Cette demeure aux alentours de Bristol m'avait inspiré dès la genèse du film, pour son style post-gothique. Elle a été bâti en 1898 par des nouvelles fortunes, évoquant pertinemment la personnalité exubérante et roturière d'Angel.
Bien évidemment nous avons remeublé l’endroit, changer l’attribution des pièces, mis le premier étage au rez-de-chaussée, drapé toutes les immenses fenêtres avec des rideaux somptueux, montrant le luxe, le mauvais goût et la démesure d’Angel. Pour le hall d’entrée, qui était très grand et très haut, François tenant à avoir un grand escalier dans la tradition des demeures hollywoodiennes, nous avons construit un échafaudage et accroché un tissu sérigraphié avec des motifs très voyant couleur or, spécialement fabriqué pour le film.
Le National Trust préservant son bien, veillait à ce que nous ne touchions pas aux murs et leurs règles drastiques ne nous ont pas facilité la tâche, tout ce que nous accrochions tenait de la  magie.
J’ai pris beaucoup de liberté avec le réalisme de l’époque dans le meublage et l’arrangement des décors de Paradise, sachant que nous étions dans le monde d‘Angel et que sa personnalité fantasque pouvait laisser libre cours à mon imagination.
Beaucoup de plaisir donc à transformer cet endroit et je pense avoir été au bout de ce que nous imaginions : des couleurs fortes et assumées, un meublage mi-baroque mi-gothique, et des objets sortant de cabinets de curiosités.
Le rouge est la couleur d’Angel, et sa chambre à coucher est une apocalypse fusionnelle d’extravagances, entre un lit surdimensionné avec un mélange de velours damassés rouges et roses, une coiffeuse en bois doré style baroque et un coin bureau, plus gothique, donnant sur un immense bow window.
Pour l’extérieur, nous avons entouré pour une grande partie, le château avec un mur clos et un grand portail au nom de la propriété, puis nous avons amélioré la circulation des jardins en créant un bassin.
Pour faire passer l’idée des saisons, du temps qui passe, puis le délabrement progressif de la demeure nous avons recouvert la façade de lianes et de glycine pour l’été. Pour l’hiver, il y avait bien sûr la neige qui transformait entièrement la perception du lieu, et pour l’automne nous avons laissé la nature reprendre ses droits sur les façades et les feuilles jaunies dans les jardins. François tenait à ce que le déclin, la solitude et le désespoir d’Angel se traduisent par l’évolution des décors et des paysages, ce qui fut très compliqué à gérer dans l’organisation du tournage et en même temps passionnant à réaliser.