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Entretien avec Fabrice Luchini

 

Fabrice Luchini - Dans la maison de François OzonDeux ans après POTICHE, vous retrouvez François Ozon...

Je n’avais pas imaginé retravailler tout de suite après lES FEMMES DU 6EME éTAGE, je ne suis pas du tout un kamikaze de l’action, au contraire, le théâtre prend beaucoup de temps dans ma vie. Mais c’est tombé comme ça. Je fonctionne au charme, je suis un affectif, si quelqu’un est courtois, élégant, drôle, sympathique, talentueux et qu’on aime travailler ensemble.
Et puis il y avait le scénario. Je ne sais pas bien lire les scénarios ça m’intéresse moyennement, même pas du tout, c’est ma fille qui décide en général, mais là, quelque chose s’imposait. c’est inconcevable de refuser un scénario de cette dimension, avec ce suspense. c’était quelque chose d’enfin nouveau mais pas abstrait, qui fait du bien, ambitieux, pas psychologique.

Vous vous sentez proche de la manière dont Germain aborde la littérature ?

Disons que c’était dans mes cordes, mais c’est le metteur en scène qui est le responsable du déplacement de l’acteur vers le personnage, c’est lui qui m’emmène au personnage. Il est le patron, moi, je suis un instrument. Depuis quelques années, j’ai trouvé une méthode extraordinaire : je suis totalement obéissant. Ça me demande beaucoup moins d’énergie et les metteurs en scène m’emmènent vers la note dont ils ont besoin. le cinéma, c’est une disponibilité, une vacuité. Tu dois arriver dans une sorte de somnolence sur le plateau. Je n’ai pas la prétention des grands acteurs qui disent qu’ils peuvent tout jouer. Et plus j’avance, moins je l’ai.
la responsabilité que j’avais ici, c’était juste que ce soit un peu vivant et drôle, même si le personnage est un peu dépressif. Un acteur doit être efficace. Tchekhov, c’est admirable, c’est les nuances intellectuelles, mais j’apprécie aussi la clarté de l’efficacité chez les acteurs de Feydeau, quand ils n’en sont pas prisonniers pour ne devenir que des machines.

Comme vous dans vos lectures sur scène, Germain est quelqu’un qui transmet l’amour des grands textes...

Oui mais moi, c’est très différent. Mon public au théâtre paye cinquante euros pour venir écouter Baudelaire ou la Fontaine, céline ou Flaubert ! Germain n’est pas sur le registre du lyrisme, il ne pouvait pas être un «athlète affectif» comme dit Jouvet au sujet de l’acteur de théâtre. Et moi, non plus. Au théâtre, c’est moi le patron du cadre, surtout dans les one man show littéraires. le cinéma, c’est moins physique, tu es pris dans le cadre du metteur en scène. François Ozon veillait à tempérer mes leçons de littérature, elles étaient très écrites. Il était obsédé que ça ne fasse pas du Fabrice luchini !

Vous n’avez pas mis votre «grain de sel» dans les propos que tient Germain ?!

Pas vraiment. Mais c’est plutôt bon signe, ça veut dire que je me suis approprié ce qui est écrit. Je n’ai pas d’opinion sur ce que dit Germain mais évidemment, il y a des échos avec moi. le cœur simple, c’est moi qui en ai parlé à François, c’est un texte que j’adore. Et puis il se fait assommer par un bouquin qui s’appelle... Voyage au bout de la nuit. Mais ça, c’est un clin d’œil de François. ce n’est pas ce que Germain dit qui est important, c’est la jouissance du cinéma, donc c’est Ozon... Il y a quand même une réplique qui est de moi. Quand ma femme me parle d’art contemporain, je répondais normalement une réplique théorique très longue mais j’ai pensé à Johnny hallyday, et j’ai synthétisé : «je suis pas sûr que ça se vende !» J’adore Johnny, il a des fulgurances. Je suis très client de ses formules.

Dans la maison de François OzonVous qui êtes connu pour faire rire, vous êtes aussi très émouvant, notamment dans la dernière scène, sur le banc...

Oui, il y a vraiment une alternance de deux registres, c’est un très beau rôle. Un acteur ne peut pas être en force. Il peut être pittoresque, mais il doit être en creux pour aller dans l’humain. c’est bien qu’on m’offre ce genre de rôles parce que si c’est pour être tout le temps dans une sorte de symptôme que des gens aiment bien et que d’autres détestent... Mais ça fait quand même une dizaine d’années qu’on me propose des personnages comme ça. Et qu’on me dit : «Ah, vous savez faire de l’émotion...» comme si j’étais seulement un personnage de Rohmer, un bavard invétéré, un homme seulement de mots jouant des rôles brillants, sarcastiques, cyniques, méchants.

Comment avez-vous travaillé avec Ernst Umhauer ?

c’était très périlleux de la part d’Ozon de donner un rôle de cette importance à un jeune homme qui n’a presque pas tourné. Il m’a donné une indication fondamentale : oublie la littérature et pense que tu formes un jeune acteur dans un cours de théâtre. Et puis, j’ai trouvé d’autres équivalences, on va frimer un peu : l’éblouissement de l’autre, lévinas... J’avais déjà ressenti ça dans lES FEMMES DU 6EME éTAGE : qu’est-ce que ça veut dire quand le visage de l’autre arrive ? Quand on débute comme acteur, on est extrêmement embarrassé, très centré sur soi. ce serait mentir de dire que ça évolue, c’est la damnation des acteurs ! Mais coup de bol, miracle, la présence à quelqu’un d’autre, à moins d’être vraiment très malade, est un terreau incroyable pour un acteur. c’est pas tellement s’occuper de sa partition qui est important, c’est d’être très proche de son partenaire au point de n’être occupé que par lui. J’aime ces rôles-là maintenant : être récepteur de ce qu’est l’autre. On ne m’attendait pas là, moi qui joue seul depuis pas mal d’années au théâtre. Seul avec les auteurs face au public. c’est pas mal, vous me direz, comme compagnie : le génie de la phrase chez la Fontaine.

Comment décririez-vous le lien qui se crée entre Germain et Claude ?

On meurt de psychologie. Quand les acteurs disent : «Mon personnage...» Non, les choses sont plus simples que ça : on met un prof et un jeune homme, et ce qui est important, c’est le cinéma, le plaisir de dire les dialogues, la situation étrange, la manière dont je regarde ce jeune homme qui représente l’énigme de la jeunesse et du talent. Je ne pense pas du tout à la psychologie, je m’en tape. Et quand je joue avec Kristin Scott Thomas, je n’ai pas grand-chose d’autre à faire que de m’adapter à cette autre proposition que représente cette actrice, qui a une expérience différente, une sur-présence, un physique incroyable. ce qui est impossible à réduire, c’est pourquoi dès qu’on joue, qu’elle me parle, que je lui réponds, ce n’est pas la même chose qu’avec Ernst. c’est délicieux, il n’y a pas à fabriquer.
connaître son rôle, ce n’est pas savoir son texte par cœur, c’est d’abord savoir la place que l’on a dans l’agencement global du film, comprendre l’action globale et quel rouage on est dans cette action pour la faire avancer. comme ça, au lieu de s’occuper de soi et d’entraver le mouvement de la narration, on essaye de la propulser.

Quel rouage étiez-vous, en l’occurrence ?

Je ne saurais pas le définir intellectuellement. Je peux juste le définir hiérarchiquement : caméra, jeune homme, création... le rôle principal, c’est la caméra de François Ozon, le deuxième, c’est claude, sorte de Rimbaud un peu pervers. Et puis le professeur, qui perd un peu les pédales en accompagnant ce jeune homme, est le troisième rôle de l’affaire.
la première scène où je rencontre claude, je savais que je devais faire en sorte de ne pas jouer les mots. Je devais juste jouer : comment ça se fait ? Mon métier, c’est ça : surtout ne pas jouer les mots. Dans la vie, je suis analytique, je commente tout ce qui se passe, mais dans mon métier je suis absolument abruti.

En quoi la caméra de François Ozon tient-elle le premier rôle ?

Parce qu’elle est mobile, qu’elle pénètre dans cette maison, analyse, va se balader dans l’ironie. Elle filme du psychologique avec la femme de Germain, de l’étrangeté avec le jeune homme et de la bourgeoisie moyenne chez les Rapha. Et puis elle filme de l’onirique avec les rédactions. Mon travail d’acteur au théâtre, c’est de provoquer des images, produire ce que les auteurs génèrent en propositions d’images. ce qui est singulier dans le film d’Ozon, c’est que c’est lui qui donne l’image à la rédaction, je n’ai pas la responsabilité de ça. Moi, je ne fais plus que des rôles où je n’ai rien à faire depuis quelque temps !

Dans la maison de François OzonComment s’est passé le tournage ?

François est très agréable dans le travail, il est très singulier, très dans l’action. c’est lui qui fait le cadre, il est tout le temps occupé, tout le temps derrière la caméra, t’as envie d’être sur le coup pour faire partie de la troupe, de l’équipe. l’atmosphère sur le tournage est exceptionnelle, il crée une intensité. c’est un malin, un espiègle, un énigmatique. Il n’intellectualise rien, c’est un homme du faire, pas de l’analyse, ni de la conversation. Il n’est pas du tout xVIIIe siècle, c’est un homme de son époque. Il est très loin de mes écrivains. Il aime Virginia Woolf, moi céline. On n’a pas de points communs mis à part Flaubert, mais on s’entend très bien.

Germain est un rôle très différent de celui de robert Pujol dans POTICHE...

Oh oui ! Robert Pujol, je ne savais pas que je pourrais le jouer dans cette partition de boulevard revisitée par Ozon. c’était vraiment le mauvais rôle, le rôle affreux, pas payant du tout ! Pujol n’est pas un méchant, c’est un minable, un veule et un médiocre. Dans POTIchE, tout était autour de catherine Deneuve, mais moi je m’en tapais et un an après, Ozon me file un beau rôle, humain, large. c’est le vrai cadeau et je ne pensais pas qu’il m’en ferait un.

Quelle a été votre impression en voyant le film ?

Une impression de confort. On perd tous les points de repère, mais au lieu que ce soit froid et abscons, c’est totalement confortable. On est suspendu, à un moment, on ne sait plus si on est dans la rédaction ou dans le réel et l’on s’en tape. c’est pas onirique comme dans beaucoup de films un peu pénibles où l’on ne comprend rien, où l’on est dans du sous cocteau détestable. Et ce n’est pas non plus du réalisme psychologique. c’est vraiment, tant pis, je vais utiliser un mot un peu galvaudé : jubilatoire.

Propos recueillis par Claire Vassé