François Ozon - site officiel

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Entretien avec Ernst Umhauer

 

Ernst Umhauer - Dans la maisonQuelles ont été vos réactions à la lecture du scénario de DANS LA MAISON ?

Ce qui m’a étonné, c’étaient les similitudes entre claude et moi. À son âge, je n’étais pas spécialement «le garçon du dernier rang», mais plutôt de l’avant-dernier rang. Et comme lui, j’étais assez doué en rédaction mais pas dans les autres matières. Bien sûr, claude et moi avons aussi beaucoup de différences. Nous n’avons pas les mêmes racines, nous ne sommes pas nés au même endroit, n’avons pas les mêmes aspirations. Je n’irais pas comme ça chez les gens pour foutre leur vie en l’air ! Mais c’était troublant, surtout pour un premier rôle, de me replonger dans mes seize ans, de revenir à l’école, moi qui ai voulu très vite en partir...

Comment définiriez-vous Claude ?

Claude est le garçon du dernier rang, qui voit tout, qui entend tout, qui a une imagination débordante et va faire tout pour mettre en œuvre ses fantasmes de jeune écrivain. Pour écrire, il a besoin de provoquer réellement les choses et petit à petit, il se retrouve dans des situations cocasses, confond ses rédactions et le réel et chamboule tout sur son passage. Il est parfois piquant et grinçant parce qu’il n’a pas eu d’amour et que son manque de connaissance de la vie l’entraîne dans ces travers. Il n’a pas de recul, il ne se rend compte que progressivement que les mots qu’il utilise sont précis et peuvent blesser. Il est intelligent mais encore très peu conscient de ses responsabilités.

Claude est à la fois innocent et manipulateur, il fait peur et émeut dans le même temps. Comment s’approprie-t-on un tel personnage ?

Je réfléchis en amont au personnage, mais au moment de jouer, tout ce que j’ai pu intellectualiser disparaît et c’est l’intuition qui ressort. En tant qu’acteur, on me demande d’abord de retranscrire des humeurs. claude a à la fois une part machiavélique et innocente, il fait des choses pas claires, mais je pense que ça vient d’abord d’une maladresse due à son jeune âge.

Comment décririez-vous votre travail avec François Ozon ?

François a vite vu qui j’étais et il a su trouver les bons mots, prendre les bonnes énergies au bon moment. On n’a pas beaucoup parlé du personnage, mais on a répété, travaillé les déplacements, réussi à se mettre sur un même terrain d’entente, qui passait parfois simplement par un regard. ce travail n’est pas très définissable et je manque vraiment de comparaisons avec d’autres réalisateurs. la seule chose c’est que c’était un tournage très speed, tout allait très vite.

Vous jouiez différemment suivant que Claude était dans le réel ou qu’il se projetait dans ses rédactions ?

François voulait que les scènes de rédactions soient aussi tenues que les scènes réelles, que tout se confonde, que le rêve et l’imagination fassent partie intégrante de la vie réelle, mais claude est sans doute un peu plus désinvolte et extraverti dans les rédactions car moi qui savais qu’on était malgré tout dans la fiction, je me sentais plus créatif et plus libre, je ne jouais pas tout à fait pareil.

Dans la maisonVotre interprétation passait beaucoup par la voix-off. Vous avez trouvé le ton tout de suite ?

François était derrière moi, très attentif à chaque phrase. Si quelque chose n’allait pas, il me le disait : «Plus sensuel, plus neutre...» Moi, j’avais tendance à jouer l’ironie, mais François veillait : «le texte est ironique en lui-même, ce n’est pas la peine d’en rajouter.» c’était un exercice intéressant de jouer l’écrit, les mots se suffisaient en eux-mêmes. Par exemple : «Soudain, une odeur retint mon attention. l’odeur si singulière des femmes de la classe moyenne.» On cerne le personnage de claude rien qu’avec cette phrase.
On a enregistré une première voix-off, avant le tournage pour que François évalue le temps des scènes, et on l’a refaite après le tournage car il y avait eu des problèmes techniques et des modifications de textes. À la relecture, les images du tournage me revenaient, c’était plus facile. Et entre temps, pendant le montage, j’ai enregistré plein de voix chez moi à cherbourg, que j’envoyais par mail à François.

Ce n’est pas un exercice trop dur de s’enregistrer ainsi tout seul, déconnecté de l’ambiance du tournage ?

Non, c’est un exercice que je connais bien, mon père m’a enseigné très tôt à savoir bien lire, à tourner les phrases, à placer ma voix. Et puis j’ai toujours voulu être comédien, J’adorais lire à voix haute, j’essayais de mettre le ton pour faire rire mes camarades.

Qu’est-ce que Claude cherche dans cette famille «normale» ?

Quelque chose qu’il ne connaît pas : la vie de famille, la complicité entre un fils et son père alors que le sien est alcoolique et en fauteuil roulant, l’amour d’une mère. En fait, il découvre plus l’amour d’une femme que l’amour d’une mère auprès d’Esther. Grâce à elle, il commence à pouvoir mettre des mots sur ce sentiment qu’il ne connaissait pas et cherche à comprendre ce que seraient ses désirs s’il était né dans cette famille. Il se rend compte qu’il n’est d’ailleurs pas si mal loti car ils sont quand même très spéciaux, les Rapha ! l’amour entre eux est fort, mais ils ont un côté ridicule et il en rigole un peu.

La maison est le symbole de la normalité familiale mais aussi sociale... Quand elle se referme sur elle-même, c’est aussi une classe sociale qui se refuse à Claude.

Claude est effectivement conscient de cette dimension sociale au début mais très vite, cet aspect s’estompe. Il voit avant tout l’amour dans cette famille. Et puis le seul avec lequel il garde vraiment contact est d’une classe encore au-dessus de celle des Rapha : c’est son professeur, Germain.

Le rapport prof-élève qui s’instaure entre Germain et Claude est très fort.

Germain et claude sont deux électrons libres totalement opposés qui finissent par se rencontrer et créer ensemble une fiction. c’est un peu l’amour vache entre eux. Si la complicité n’est pas tout de suite évidente c’est parce que claude cherchait au début davantage une famille plutôt qu’un père spirituel comme son prof de français.

Germain est un père spirituel pour Claude mais c’est aussi celui-ci qui mène le jeu et apprend à Germain.

Oui, on est tous des éternels apprentis. À la fin, quand Germain est shooté par les médicaments et qu’il se retrouve en position de faiblesse, claude assume vraiment une place de fils : il vient le voir, le réconforte, lui apporte son aide. Dans une vraie relation père fils, il y a souvent ce renvoi d’ascenseur.

Comment s’est passée la rencontre avec Fabrice Luchini ?

Je l’avais vu au théâtre faire une lecture de céline quand j’avais seize ans, l’âge de claude...
J’ai toujours voulu être comédien et cela a confirmé mon désir. Je me suis dit : «ce mec-là, je veux le rencontrer !», tout en étant persuadé que ça n’arriverait jamais...

Dans la maisonComment aborde-t-on son premier grand rôle face à un acteur chevronné et très volubile comme lui ?

On l’écoute ! Et l’on met un casque sur les oreilles entre les prises pour essayer de se concentrer ! Fabrice est en représentation presque permanente. c’est impressionnant, on a envie d’y participer, mais on voit bien que ce n’est pas possible. On a eu peu l’occasion de se parler avant le tournage, mais on a très vite trouvé un terrain d’entente dans le jeu. Ça aide de débuter avec un acteur comme lui. Il dépense une telle énergie qu’on a intérêt à en avoir tout autant et de s’appliquer pour être à la hauteur.
lui et moi, on a tourné essentiellement des scènes au lycée, dans des couloirs qui résonnaient, avec beaucoup de figurants. le cadre était assez impersonnel. En plus, il jouait mon prof, il y avait une distance à garder même si la confiance s’installe entre eux peu à peu. Moi qui suis un novice dans le cinéma, j’avais en fait un peu le même rapport avec Fabrice que claude avec Germain.

Et avec les autres acteurs ?

Avec les autres, on a tourné en studio, les scènes dans la maison. Nous avions plus le temps pour parler, c’était très amical, on a beaucoup ri. Emmanuelle Seigner a tout de suite été très bienveillante, sans manière. Très vite, il y a eu une complicité naturelle. Elle a aussi une carrière de chanteuse et l’on parlait plus de musique que de cinéma. Sur certains points – déjà physiquement, on se ressemble. Quant à Denis Ménochet, c’était comme un grand frère. Et pour Bastien, avec qui j’avais passé les essais, l’énergie de notre première rencontre s’est confirmée.

En quoi Claude a-t-il changé à la fin du film ?

Claude est rassuré par Germain, il a perdu son côté sombre, son animosité, sa peur des gens. Il s’est rendu compte que son professeur a lui aussi écrit, qu’ils ont ce point commun mais que Germain, lui, n’a pas eu la chance d’avoir le professeur qu’il est maintenant pour lui.

Propos recueillis par Claire Vassé