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Entretien avec François Ozon

François Ozon sur le tournage du Refuge
La grossesse
Il y a un an, une amie comédienne m’appelle pour m’annoncer une bonne nouvelle : elle était enceinte. Deux jours plus tard, je l’appelle et lui propose qu’on fasse un film autour de sa grossesse. Dans un premier temps, elle était ravie mais au bout d’une semaine, elle se rétractait. C’était son deuxième enfant, elle savait ce que ça représentait et elle ne se sentait pas capable d’être à la fois actrice et enceinte.
Déçu, j’étais prêt à abandonner ce projet quand ma directrice de casting, Sarah Teper, m’informe : «Trois actrices à Paris sont enceintes, dont Isabelle Carré...» Aussitôt, le désir est revenu, l’image d’Isabelle, jeune fille que j’imaginais pas encore femme, m’inspirait. Je l’ai appelée, on s’est vu, je lui ai raconté mon projet, elle a réfléchi deux jours et elle m’a dit oui.
Depuis longtemps, je rêvais de faire un film avec une actrice vraiment enceinte. La maternité est un thème que j’ai souvent abordé mais je n’avais jamais traité la grossesse en tant que telle. Elle était soit ellipsée, soit montrée rapidement avec un faux ventre, soit le film commençait après la naissance.

Le scénario
Au départ, j’ai fait lire à Isabelle une continuité dramatique de trois pages racontant le cheminement du personnage. Puis j’ai écrit le scénario, en la voyant régulièrement. Elle était enceinte de six mois, je lui demandais de me raconter ce qu’elle vivait pour m’inspirer de ses émotions et sensations de femme enceinte. J’avais des intuitions, mais j’avais besoin de confirmations sur des choses très concrètes : «Est-ce que tu peux faire tel mouvement ? Qu’est ce que tu manges ? Comment tu te lèves de ton lit ? De quoi rêves-tu ?» Il y a un côté documentaire sur Isabelle. Même si le personnage de Mousse est très différent d’elle, elle nous a vraiment nourris et inspirés.
Isabelle a suivi la construction du film pas à pas et je crois que ça lui plaisait. Comme il fallait écrire vite le scénario, j’ai demandé à un jeune scénariste, Mathieu Hippeau, de m’aider. Je lui donnais le cadre des scènes et il les enri- chissait. Il a amené beaucoup de vie et de douceur dans les dialogues. Tout de suite, on allait à l’essentiel, il n’y avait pas de filtre, ni les étapes scénaristiques habituelles qui font que l’on met les choses plus à distance.

Le désir de filmer une femme enceinte
Une femme enceinte est fascinante à regarder. Ce corps qui se métamorphose, s’arrondit... C’est très attirant, sensuel et mystérieux. Je me sens un peu comme les personnages de Marie Rivière et du dragueur dans le film... Tout le monde a envie de toucher une femme enceinte ! J’ai tout de suite dit à Isabelle : «Je veux de l’érotisme autour de ton corps, de ton ventre. Il faut qu’il soit très présent, visible. Je vais le filmer, le caresser, c’est l’enjeu du film.» C’est par ce ventre qu’une renaissance s’opère. C’est aussi autour de lui que se noue la relation entre Mousse et Paul. Il est le centre de leur rencontre.

Tourner avec une actrice enceinte
Pendant la préparation, Isabelle faisait très bien la différence entre elle et le personnage de Mousse. Elle n’avait peur de rien, ni des dialogues ni des situations. Mais quand on a commencé à tourner, c’est devenu plus difficile. Elle se retrouvait à jouer des choses qui allaient à l’encontre de son état personnel. Par exemple, sur le tournage elle n’arrêtait pas de communiquer avec son bébé, en touchant son ventre ou en lui parlant, alors que dans le film Mousse ne s’en préoccupe pas, elle est enceinte par accident, et le garde juste pour conserver un lien avec l’homme disparu qu’elle aimait.
Isabelle est une actrice virtuose, consciente de son art, mais sur ce film son état physiologique la mettait dans une certaine incertitude, brouillait ses re- pères. Elle était à fleur de peau et souvent dans un état de grande fragilité. Marcher sur une plage exposée en plein vent, monter une dune quand on a huit kilos de plus, refaire plusieurs prises en se levant d’une chaise... Elle était très vite fatiguée et découvrait peu à peu la difficulté physique de jouer. Elle avait peur de ne pas y arriver physiologiquement et psychologiquement... Moi, j’avais confiance. Je savais qu’elle était une actrice solide.
C’est toujours très émouvant pour un metteur en scène de réussir à capter une perte de contrôle chez son actrice, de sentir que les choses lui échappent, qu’elle voudrait résister mais qu’elle accepte néanmoins de vous donner cette part précieuse d’intimité et de vérité d’elle-même.

L'instinct maternel
Dans notre société, la maternité est idéalisée, associée à une imagerie extrêmement positive. Je voulais montrer que les choses sont souvent plus complexes. L’instinct maternel ne va pas de soi. La maternité de Mousse n’est pas vécue dans une logique de procréation. Elle s’avère avant tout un moyen d’accepter la disparition de Louis, de faire un deuil. Porter et transmettre la vie comme un moyen de panser la douleur et l’injustice de la mort de l’être aimé. Le corps de Mousse n’est qu’un endroit de passage, le lieu d’une transmission. Souvent, les toxicos qui essayent de décrocher sont extrêmement clairs sur leurs états et leurs désirs. Leur sensibilité est très aiguisée. Mousse est très lucide sur sa situation. Elle ne se ment pas, elle fait finalement le choix de sa vérité, disparaître plutôt que de faire semblant d’être mère.

Mousse
Ce prénom s’est imposé de manière étrange, instinctivement et sans raison. J’aimais son côté humide et tendre. On ne connaît rien du passé de cette fille, d’où elle vient, sa famille... mais ce prénom lui donnait d’emblée une singularité par rapport au classicisme des autres prénoms, Louis et Paul.

Le refuge
L’appartement où Mousse et Louis se droguent est une sorte de cocon, de refuge dans lequel ils se sont barricadés. Mais Mousse va devoir en sortir et affronter la réalité du monde extérieur. Elle est violentée, meurtrie par la mort de Louis, puis blessée par sa belle-mère qui lui demande d’avorter. Finalement, elle quitte le refuge de la drogue pour trouver un autre refuge, loin de la ville, proche de l’océan et de la nature, dans lequel elle va recevoir des coups, mais aussi réussir à se réconcilier avec elle-même. Dans ce lieu, Mousse s’ouvre à des moments d’apaisement et de tendresse qu’elle ne se permettait pas jusque-là.
LE REFUGE raconte pour moi l’histoire de cette réparation, faite de violences, de souffrances, mais racontée dans une grande douceur. C’est aussi un film sur comment on fait avec le manque : le manque de drogue, le manque d’amour, le manque de l’autre.
Mousse et Paul sont deux personnes qui n’ont rien à faire ensemble, qui ne devraient pas se rencontrer, pourtant ils vont se faire du bien et se révéler. Ce sont deux marginaux qui ont un problème d’identité. À la fin du film, ils trouvent leur place et leur liberté. Mousse retrouve sa capacité à faire un choix pour pouvoir vivre et aimer et Paul trouve un sens à son histoire. L’histoire de Mousse a fait écho à la sienne.
La souffrance de Mousse est béante au début du film, tandis que celle de Paul se dévoile progressivement. Je voulais que le personnage de Paul soit d’abord très secondaire, qu’il soit juste «le fils à sa maman», et qu’il se révèle peu à peu, qu’il prenne une ampleur à laquelle on ne s’attend pas.

Paul
Pour le personnage de Paul, je n’avais pas envie d’un acteur professionnel, de quelqu’un qui joue. Je voulais face à une actrice confirmée comme Isabelle, quelqu’un de vierge, de pur. J’ai donc fait des essais avec le chanteur Louis, que je sentais proche de ce personnage masculin d’une grande douceur, qui garde un secret. Je l’avais rencontré à un concert, j’aimais sa sensibilité d’écorché vif et sa beauté, dont il semblait embarrassé. Sa fragilité en tant qu’acteur non pro- fessionnel me plaisait et se confondait avec celle du personnage : Paul était là. Comme Louis est d’abord un chanteur, j’ai eu envie aussi qu’on entende sa voix, de l’utiliser. Il a écrit la chanson du film sur le plateau, avec l’idée qu’elle soit comme un parfum, une réminiscence de la présence de son frère.

Melvil
J’ai tout de suite pensé à Melvil Poupaud, mais j’avais des scrupules à l’appeler : je le faisais déjà mourir dans LE TEMPS QUI RESTE. Là, je le faisais à nouveau mourir, et en plus au bout d’un quart d’heure de film ! Mais je ne voyais personne d’autre que lui.
Il a été tout de suite partant et enthousiaste. Il a apporté son charisme naturel et un réalisme aux scènes de drogue. Je savais que le faire disparaître très vite, créerait le manque et permettrait d’être davantage en empathie avec Mousse, de partager ce qu’elle ressent. Comme Bruno Crémer dans SOUS LE SABLE, Melvil avait peu de temps pour exister, pour imprimer la pellicule et le spectateur, mais je savais qu’une fois disparu, il allait nous manquer.

Tourner en HD
Comme il fallait tourner vite et en équipe légère, je me suis dit que c’était l’occasion de faire l’expérience de la HD. D’ailleurs nous n’avions pas le choix, nous n’avions pas les moyens de tourner en 35 ou 16 mm. Ce fut donc un choix économique de production, puis une réalité technique nouvelle pour moi, qu’il m’a fallu apprivoiser. Comme je tenais à rendre compte de la beauté des paysages, des lumières, de la nature et des acteurs, j’ai choisi le scope et des longues focales pour casser la platitude de l’image numérique, ramener des flous et créer de la profondeur. Le grand avantage de ces caméras est de pouvoir tourner en très basse lumière, avec un apport très faible de lumières artificielles, ce qui m’a permis de tourner à des heures magiques : à l’aube, entre chien et loup, de nuit sur une plage...
Comme nous n’avions ni machiniste ni travellings, j’ai simplifié mon découpage, privilégiant une certaine frontalité, et j’ai utilisé un zoom, en faisant bouger les acteurs différemment... Il fallait toujours aller à l’essentiel et au plus rapide, cette manière de faire était en adéquation avec l’histoire que je racontais. L’économie du film était en osmose avec son projet.

La lettre de Mousse
S’il n’y avait pas eu Paul dans sa vie, Mousse serait restée avec son enfant. Pour moi, son départ n’est pas un abandon, mais une transmission. Mousse ne fuit pas, elle a juste besoin d’un peu de temps pour être mère. En donnant son enfant, elle le protège, elle sait que Paul saura s’en occuper mieux qu’elle, qu’il est plus prêt à être père, qu’elle-même à être mère. Je me suis posé la question de filmer la scène où Mousse donnerait en main propre l’enfant à Paul, pour que la transmission soit concrète, physique. Mais j’avais l’impression que la lettre en voix-off était plus juste. Le regard caméra de Mousse dans le métro est sa manière de s’adresser à Paul, à sa fille et au spectateur, de les prendre en témoins. Mousse sait qu’un jour elle reviendra. Elle ressent quelque chose de très fort pour Paul, mais ils ne vivront pas ensemble. Elle aime son enfant, mais elle la quitte. J’aime ce paradoxe de l’absence : le lien existe aussi sans la présence.
 

B.O. LE REFUGE

Chanson interprétée par Louis-Ronan Choisy & Isabelle Carré, extrait de la bande originale du film Le Refuge.

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