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Entretien avec Isabelle Carré

 
Isabelle Carré dans Le Refuge
Quand s’est passée la rencontre avec François Ozon ?
François m’a proposé le film, juste avant un mois de vacances que je me réservais pour vivre pleinement ma grossesse. J’ai commencé par penser «non», puis je lui ai dit que j’avais besoin de réfléchir... L’expérience me tentait quand même énormément, surtout avec un metteur en scène comme lui. J’ai donc accepté, un peu inquiète, et à condition que l’on tourne sur le lieu de mes vacances, au Pays Basque.

Pourquoi étiez-vous inquiète ?
En réalité, une seule chose m’inquiétait réellement par rapport au sujet : «qu’est-ce que mon enfant pensera quand il verra le film ?» Je ne voulais pas qu’il se sente utilisé... Ça reste une question forte, mais au fond, jouer une femme qui commet des euthanasies, ou faire des scènes de nu, ça pourrait être aussi très dérangeant pour mon enfant. Est-ce que dès qu’on a des enfants, on ne doit tourner que des scènes à la Walt Disney ?! Finalement, je me suis dit que c’était mon métier, que mon enfant grandirait, qu’il aurait le temps de comprendre, de s’habituer à avoir une maman comédienne.
Isabelle Huppert, qui était aussi à Saint Jean de Luz, nous a rendu visite et m’a dit quelque chose qui m’a touchée et rassurée : «C’est formidable quand l’actrice rencontre la femme, quand notre vie de femme se mélange avec la fiction, quand la paroi entre réalité et fiction devient de plus en plus fine. Ces moments-là sont toujours passionnants.» En même temps, je ne suis pas du tout comme Mousse dans la vie, son histoire n’a rien à voir avec la mienne, j’ai joué un personnage.

Comment avez-vous vécu l’expérience de tourner enceinte ?
Normalement quand je joue, j’aime prendre mon temps. Là, j’étais tout le temps pressée ! Pressée d’avoir du temps pour moi, de me reposer. L’idée était vraiment de protéger mon enfant. Je n’étais pas vraiment concentrée sur le film, finalement... En même temps, il me reste une sensation très précise de mon personnage, de comment elle était, du plaisir de jouer, de l’angoisse, de la fatigue parfois. Tout cela forme un tableau plein de couleurs, très denses.
Au début du tournage, j’étais un peu méfiante vis-à-vis de François, mais au fur et à mesure des jours, j’ai vu qu’il était à l’écoute, même si parfois, je lui reprochais de ne pas l’être assez sur ma fatigue physique. Je l’ai engueulé comme du poisson pourri, une fois ! On escaladait les dunes, il n’y avait plus de rampe, j’étais très fatiguée ce jour-là. Et puis j’avais peur pour le bébé. Mais il n’a jamais été dans le rapport de force. La sincérité était toujours là.

Et sa manière de vous diriger ?
Il a une manière très naturelle d’être sur le plateau. Il ne prend pas de pincettes, il est très simple, honnête. Sa direction d’acteur est précise, il donne beaucoup d’indications de gestes, de regards... Il laisse aussi la place à l’improvisation, si on a envie de rajouter quelque chose.
Pour moi, il a un côté boulimique dans son appétit de cinéma, de tourner beaucoup. On a l’impression qu’il a grandi au milieu des films, le cinéma est son domaine. En même temps, on peut avoir un rapport franc avec lui, il entend les critiques sans se vexer. Il est dans le travail, il a un rapport sain et équilibré à son métier.

Comment ressentez-vous le rapport à la maternité de Mousse ?
Mousse est dans le déni de sa maternité, la présence d’un bébé dans son ventre est d’avantage celle de l’homme, qui est mort et qu’elle aimait. Inconsciemment, elle fait une sorte de transfert d’une présence disparue vers son bébé à naître. Comme j’étais tout le contraire de Mousse, ça m’a plu que François veuille me changer physiquement, me faire une frange, que je sois très maquillée à certains moments, que je porte des boucles d’oreilles, des tatouages... Ça me permettait de mettre à distance le personnage. Il y avait aussi la façon dont il me faisait jouer. Il voulait toujours que je regarde dans le vague, que je baisse la tête. Alors que moi dans la vie, j’ai plutôt tendance à regarder en l’air, à être d’un naturel très souriant, optimiste...

Comment êtes-vous entrée dans la peau d’une future mère droguée ?
François m’a demandé de parler à un médecin, de ce que ça représente d’être droguée et enceinte. Je l’appelais dès que j’avais une question. Il m’a raconté des choses très concrètes, qui m’aidaient dans mes gestes, mon comportement. Comme le fait de prendre de la Méthadone ressemble à boire du sirop. Et donc on a envie de passer ensuite sa langue sur ses lèvres, de se rincer la bouche... Il m’a aussi dit que boire une bière décuple l’effet de la méthadone. Du coup, on a fait boire des bières à Mousse, qui la désinhibent. Je lui ai aussi demandé si la prise de méthadone fragilisait. Au contraire, elle annihile les pics d’humeur. On est plus flottant, plus constant. Tous ses renseignements m’ont aidée pour imaginer l’état et les émotions de Mousse.

C’est la première fois qu’on vous voit dans la peau d’un personnage aussi dur...
Oui, ça m’intéressait beaucoup de rompre avec la douceur, l’enfance. Ou même un côté poli, un peu lisse. J’ai hâte qu’on me voie au-delà de mon visage enfantin. Je n’ai aucune envie de jouer les vieilles petites filles toute ma vie!

Selon vous, qu’est-ce qui lie Mousse et Paul ?
Mousse est une personne incroyablement seule et Paul est un peu perdu, il se pose des questions sur ce qu’il est. Il est en quête d’une tendresse peut-être maternelle, qu’il n’a jamais eue. Même s’il ne le sait pas consciemment, il vient sonner à la porte de Mousse pour connaître un échange particulier avec cette femme.
Mousse donne l’impression d’être solide, de n’avoir besoin de personne, mais elle est d’une grande fragilité. C’est pour ça qu’elle s’est barricadée et refuse d’abord avec violence la chaleur de Paul. Quand on a été seul longtemps, c’est parfois plus facile de le rester que de laisser entrer un peu de soleil. Mousse préfère rester dans sa froideur, entre ses murs. Et puis elle va s’ouvrir petit à petit.

Autre chose inédite pour vous : tourner avec un partenaire qui n’est pas acteur...
J’ai essayé d’être encore plus à l’écoute que d’habitude, d’être dans une quotidienneté, un rapport simple dans la façon de lui répondre pour qu’il se sente à l’aise... J’ai eu d’emblée beaucoup de tendresse pour Louis. Il était très doux avec moi, très attentif. Sa prévenance m’a tout de suite émue et l’a sans doute aidé à rentrer dans son personnage. Car Paul est comme ça : il fait plus attention à Mousse qu’elle ne fait attention à elle-même. Il la prend en charge.

Et tourner avec Melvil Poupaud...
On avait joué ensemble dans LES SENTIMENTS et on s’était bien entendus. Quand on s’est retrouvés sur LE REFUGE, c’est comme si on avait déjà un passé, une histoire. Je pense que ça nous a aidé à donner l’impression que Mousse et Louis sont un «vieux» couple.
Melvil a un regard et une personnalité très marquants. Il a beaucoup de charisme, un côté à la fois ange et démon, violent, ambigu... C’est formidable qu’il puisse évoquer autant de choses en si peu de scènes.

Qu’avez-vous ressenti en voyant le film ?
J’étais très émue de voir à quel point ce film était intime pour moi, et aussi pour François, je pense. Il y a une grande tendresse dans le film, une bienveillance, une forme de pureté. Quand je l’ai vu, j’ai compris à quel point François m’avait entendue, à quel point il avait eu un regard respectueux, bienveillant sur ce qui comptait pour moi. J’ai été touchée par sa délicatesse. LE REFUGE est le fruit d’une vraie rencontre.

Ce tournage serait à refaire...
C’est drôle car c’est une question que je me suis posée à un moment du tournage... Je comprenais pourquoi aucune actrice n’avait osé tourner enceinte d’autant de mois ! Cette fatigue, l’énergie que ça m’avait demandé, l’implication... Je me disais que non, je ne le referais pas... Et puis quand on s’est retrouvés à Paris, en hiver, j’ai eu un tel plaisir à retrouver François, ce personnage, à tourner la scène de la boîte de nuit... À ce moment-là, je me suis dit que j’avais bien fait et que si c’était à refaire, je le referais.
 

B.O. LE REFUGE

Chanson interprétée par Louis-Ronan Choisy & Isabelle Carré, extrait de la bande originale du film Le Refuge.

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