François Ozon - site officiel

  • Increase font size
  • Default font size
  • Decrease font size
entretiens Le Temps qui Reste

Entretien avec François Ozon

un lever de rideauPourquoi l'envie de raconter le trajet d'un jeune homme, vers la mort ?
À l'origine, il y a l'idée d'une trilogie sur le deuil, commencée avec SOUS LE SABLE, «mélodrame sec» qui posait la question de comment vivre la mort de l'autre. LE TEMPS QUI RESTE pose celle de sa propre mort à soi. Et le troisième volet, que je ferai peut-être un jour, racontera la mort d'un enfant. Dans SOUS LE SABLE, la mort est abordée sur le mode de la croyance. Dans LE TEMPS QUI RESTE, il n'y a aucune échappatoire. Le film avance en ligne droite vers la mort de Romain...

Dans SOUS LE SABLE, la mort de l'autre apparaissait comme une chose à laquelle on ne peut pas croire ou ne veut pas croire.
Dans LE TEMPS QUI RESTE la mort est une réalité, une certitude, je ne voulais pas qu'il y ait une ambiguïté sur l'inéluctabilité de la maladie, une possibilité d'en réchapper. C'est pour ça que j'ai choisi un cancer généralisé. Et le fait que le personnage soit jeune rend la maladie encore plus inexorable. Elle ne fait l'objet d'aucun suspense ou mystère. Contrairement à SOUS LE SABLE, où la noyade de Jean n'était pas montrée, et où le corps du mort n'existait pas. Ce qui m'intéressait dans LE TEMPS QUI RESTE c'était justement le trajet du corps de Romain qui va mourir et traverser plusieurs épreuves, passer par plusieurs stades : de la colère au déni... jusqu'à l'acceptation.

On aurait pu s'attendre à ce que la maladie ne soit pas le cancer mais le SIDA...
Je tenais à une maladie sans rémission possible et heureusement aujourd'hui on peut ne plus mourir du Sida. Par ailleurs, je ne me sens pas encore capable de faire un film sur le SIDA. Je le ferai certainement un jour,mais lorsque j'aurai plus de recul sur ce que j'ai pu vivre et observer autour de moi. LE TEMPS QUI RESTE est néanmoins empreint des angoisses que le SIDA a pu engendrer
pour ma génération qui a découvert la sexualité en parallèle de la maladie et de l'idée de la mort.

Romain n'adopte pas l'attitude que l'on pourrait attendre de lui. Il n'est pas pris d'une frénésie de brûler les quelques mois qui lui restent à vivre...
Oui, c'est l'inverse des NUITS FAUVES, dont le héros déborde de vitalité et de désir. Mais personnellement je suis beaucoup plus touché par le rapport à la maladie et à la mort d'Hervé Guibert, dans son parcours littéraire mais aussi dans son très beau film LA PUDEUR OU L'IMPUDEUR. Dans mon film, je ne tenais pas à présenter un personnage qui fait des choses extraordinaires. Je voulais davantage montrer la réalité concrète de la situation : comment vit-on quand on sait que l'on va mourir ? Quelles sensations traverse-t-on, quelles décisions prend-on ? Ce n'est pas parce qu'il a ce couperet au-dessus de la tête que Romain va par exemple régler ses histoires de famille. L'enjeu pour lui n'est pas tant de se réconcilier avec les autres qu'avec lui-même. D'une manière générale, Romain se libère du rapport à l'autre. Il est désagréable avec son petit ami, l'insulte et provoque une séparation pour
l'aider à faire son deuil, le deuil symbolique d'une rupture amoureuse. Avec toute la culpabilité que cela pourra entraîner chez l'autre. L'attitude de Romain est à double tranchant. Comme Marie dans SOUS LE SABLE, il n'est pas un héros mais un être humain qui fait comme il peut face à une situation terrible.

Pourquoi ce refus de l'héroïsation ?
Peut-être pour démystifier l'idée romantique de la mort qui sanctifie. Si Romain atteint une certaine forme d'héroïsme, c'est par des voies très détournées et finalement très personnelles, qui ne concernent que sa trace à lui. Il est davantage préoccupé par ce qu'il va transmettre que par le désir d'être en paix avec les autres. Romain est un personnage assez égocentrique et cruel. Sa disparition va provoquer une souffrance d'autant plus violente pour son entourage qu'il n'y est pas préparé. Mais après tout, Romain n'a-t-il pas le droit de choisir comment il va mourir ? Il fait le choix d'accepter sa solitude et de ne rendre des comptes qu'à lui-même. Il ne peut partager sa mort qu'avec sa grand-mère dont la vieillesse rend leur rapprochement possible. Cette scène entre Romain et sa grand-mère représente d'ailleurs pour moi le coeur du film.

Regarder sa mort en face, c'est aussi tomber sur le visage de soi enfant...
On dit souvent que les personnes âgées redeviennent des enfants. J'ai d'ailleurs forcément repensé aux FRAISES SAUVAGES de Bergman, mais j'ai préféré montrer des moments très simples, ni extraordinaires ni significatifs. Des images d'enfance qui arrivent comme des espèces de flashs. J'ai privilégié des instants, des regards, très peu de paroles, juste une atmosphère, des sensations. Peut-être que ces images d'enfance qui hantent Romain l'aident à accepter l'enfant en lui, et donc à passer le relais.

Est-ce que vous comprenez le choix de Romain, de renoncer à faire une chimiothérapie ?
Pour moi il est évident que Romain n'a aucune chance de s'en sortir. Dans une première version du scénario, le médecin lui annonçait clairement qu'il était condamné et qu'il devait profiter de ses derniers mois à vivre, sans même essayer de se soigner. Mais quand j'ai fait lire cette scène à un grand médecin cancérologue, il m'a expliqué que déontologiquement, un médecin n'avait pas le droit de dire ça. Il doit tout le temps dire qu'il y a de l'espoir même s'il pense en son âme et conscience qu'il n'y en a pas. J'ai donc réécrit la scène dans ce sens-là uniquement pour des raisons de crédibilité. Mais ça ne m'intéressait pas de montrer Romain en train de faire des recherches sur sa maladie pour se rendre compte qu'il n'avait aucune chance de s'en sortir. C'est un fait donné brutalement et longuement au début du film, sur lequel je ne voulais plus revenir.

Pourquoi avoir fait de Romain un photographe ?
Au départ, son rapport à la photographie est assez superficiel. Il travaille dans le milieu de la mode, c'est juste un travail de captation et de représentation. Mais la photographie acquiert une nouvelle dimension avec la perspective de sa mort annoncée. Tout d'un coup, son métier prend un autre sens. Comme si c'était prémédité, comme s'il n'y avait pas de hasard que Romain ait choisi ce travail. Comme la cinéphilie, le rapport à la photographie peut avoir quelque chose d'assez morbide. Faire des images, les développer, les garder, les collectionner, aide à agir contre le temps, à le retenir.

LE TEMPS QUI RESTE est un film assez dépouillé. Comment s'est passé le montage ?
Le montage a été long et éprouvant. La première version du scénario était assez brute et épurée, mais elle faisait peur à mes producteurs et je me suis rendu compte que pour convaincre les financiers, il fallait étoffer davantage le scénario. J'ai donc développé certaines scènes et certains personnages puis
j'ai filmé ce scénario étoffé. Mais je me rends compte aujourd'hui que le film auquel je suis arrivé ressemble à cette première version de scénario. Le travail au montage a consisté à se débarrasser de ce que j'avais filmé «en plus», à faire le deuil de ce qui détournait l'attention et donnait moins de force au trajet du personnage. Au fur et à mesure, j'ai compris que plus on était focalisé sur Romain, plus le film se tenait et moins on avait besoin de choses annexes. Comme pour SOUS LE SABLE, où je suivais un personnage sans le perdre de vue. Mais ce film-là s'était fait contre tout le monde, avec peu de moyens. J'avais été obligé d'aller à l'essentiel tout de suite, de filmer sec. Je n'avais eu
que cette matière à monter.

Il fallait en passer par ce montage difficile ou cela témoigne d'un dysfonctionnement du cinéma ?
Je pense tout simplement que mon luxe aujourd'hui est de pouvoir filmer «gras» pour pouvoir monter «sec». Comme je tourne vite, je prends le risque de ne pas être conscient de tous les enjeux du film et d'avancer souvent à l'instinct, en allant dans plusieurs directions à la fois. Pour SOUS LE SABLE, j'avais tourné en deux fois et donc eu le temps de savoir que Charlotte Rampling était suffisamment forte pour porter une grande part de la fiction. Pour LE TEMPS QUI RESTE, on s'est lancé d'un trait, c'était la première fois que je travaillais avec Melvil et j'avais un peu peur de m'attaquer à un personnage masculin, peur aussi qu'il ne suscite pas suffisamment l'adhésion du spectateur. Filmer plus large m'a rassuré et l'écriture s'est faite davantage au montage.

Vous êtes d'habitude plus enclin à filmer des femmes.
Les mélodrames avec des personnages masculins sont très rares, et il s'agit soit d'enfants soit de vieillards. L'émotion et l'intériorité du mélodrame sont portées le plus souvent par des femmes. Pour ce film, ça m'intéressait d'essayer de faire un vrai mélodrame au masculin, d'essayer de faire pleurer en suivant le parcours intérieur d'un jeune homme, ce qui impliquait une érotisation du comédien. Il était important que les gens tombent «amoureux» de Romain pour être en empathie et pour accepter son trajet. D'où le choix peut-être de retravailler avec Jeanne Lapoirie comme chef-opérateur. J'avais envie d'un regard féminin porté sur Melvil et d'une lumière qui mette en valeur sa beauté.

Le choix de Melvil Poupaud s'est d'emblée imposé à vous ?
J'ai toujours beaucoup aimé la présence un peu lointaine de Melvil dans les films, surtout dans CONTE D'ÉTÉ. C'est l'unique héros masculin de la série des 4 SAISONS, et Rohmer l'a filmé avec la même grâce et le même érotisme qu'il filme les jeunes filles. Je l'avais déjà rencontré en casting pour des films précédents, mais c'est quand il m'a envoyé une invitation pour la projection de ses courts métrages en vidéo, que j'ai eu une sorte de déclic. J'ai été très touché par ses films qui m'ont rappelé les films en super-8 que je faisais adolescent. Et j'ai aimé qu'il se filme depuis son enfance, qu'il ait ce lien presque naturel à la caméra. J'ai pensé que ce rapport artisanal au cinéma était quelque chose qui pouvait nous réunir. Et effectivement, il a compris et accepté très vite ma façon de faire des films. Il s'est intégré très tôt au projet, il a suivi les différentes étapes de l'écriture et du montage. De plus en plus, je me sens proche de ces comédiens qui s'impliquent complètement. On ne fait pas le film seul mais à plusieurs et j'ai besoin de leur aide, de leur incarnation pour trouver ce que je veux raconter, les sensations que je veux transmettre. Je n'ai pas envie de travailler contre eux mais avec eux.

Et le choix de Jeanne Moreau ?
J'avais toujours rêvé de tourner avec Jeanne et c'est l'actrice française qui me manquait pour 8 FEMMES, même si elle était présente à travers le costume d'Emmanuelle Béart (référence au JOURNAL D'UNE FEMME DE CHAMBRE de Buñuel). Jeanne fait partie de ces acteurs très proches des metteurs en scène. De la même manière que Melvil, je l'ai vue très en amont pour préparer le film. Elle aime rentrer très tôt dans le rythme de création d'un film. C'est quelqu'un de très généreux dans le travail et qui a besoin de s'impliquer énormément. Je crois qu'elle a une fascination et beaucoup de respect pour la mise en scène. Elle a beaucoup nourri le personnage, son passé. Elle donnait son avis, des idées, elle me parlait des livres qu'elle aimait. Ce fut une très belle rencontre et le lien de tendresse et de complicité qui s'est créé entre nous se reflète dans le film à travers la relation de Romain et de sa grand-mère.

Et Daniel Duval pour incarner le père de Romain ?
J'ai toujours aimé sa présence très forte à l'écran avec le regret de le voir souvent cantonné dans des rôles de voyou. J'ai eu envie de lui faire jouer un homme installé, plutôt bourgeois et intellectuel. D'où l'idée de lui faire pousser la barbe pour le transformer un peu. Il fallait que ce père, peu présent, soit charismatique, beau, et en même temps très marqué. Son visage raconte beaucoup. Comme celui de Jeanne Moreau d'ailleurs. Les personnages autour de Romain ont très peu de scènes, ils devaient donc exister fortement dans le peu de temps qu'ils ont. Ce qui est également le cas de Marie Rivière, qui comme Melvil appartient à la famille rohmérienne.

Et l'envie de retravailler avec Valeria Bruni-Tedeschi ?
Sur 5X2, ce fut une vraie rencontre et elle a suivi amicalement l'écriture du scénario du TEMPS QUI RESTE. J'ai un peu écrit le personnage de Jany en pensant à elle, mais sans lui dire. Quand elle a lu le scénario, elle l'a tout de suite aimé. Elle était très émue par son naturel, sa naïveté et sa simplicité. Il lui faisait penser à Shirley Mac Laine dans COMME UN TORRENT.

Et le choix de l'acteur allemand Christian Sengewald pour jouer Sasha, l'amant de Romain ?
On a finalement peu l'habitude de voir des couples homosexuels au cinéma et les gens se sentent vite agressés ou dérangés. Si l'acteur est trop beau, on dit que c'est un cliché. S'il est laid, on dit que ce n'est pas crédible... Je voulais que l'amant de Romain ait une étrangeté, une beauté pas forcément évidente, qui fasse écho à l'activité de photographe de Romain, à son goût pour quelqu'un de différent et de physiquement intriguant. Christian, je l'avais vu dans une pièce de théâtre en Allemagne et j'avais aimé sa présence, sa texture de peau, son côté enfantin et préraphaélite. De plus le fait qu'il soit étranger amenait une certaine naïveté au personnage, il ne se rend pas vraiment compte que Romain va très mal.

Et le choix de la musique ?
Je suis allé vers une musique très épurée, avec des consonances religieuses, Arvo Part, Silvestrov. Au départ, il n'y a quasiment pas de musique, elle est juste là pour souligner les moments d'enfance. Mais elle envahit le film au fur et à mesure que Romain se réconcilie avec le monde. Le parcours de Romain a forcément des allures de chemin de croix. C'est d'ailleurs dans une église qu'il a des réminiscences de sa propre identité sexuelle. Il me semblait que Romain devait se confronter à la croyance, à l'au-delà, à toutes ces questions métaphysiques qu'on se pose dans une telle situation.

C'est la première fois que vous filmez en Scope...
Ça peut paraître étrange d'avoir utilisé le Scope pour un sujet aussi intime mais c'est le cadre idéal pour filmer l'horizon, la position allongée, la mort. Ça m'a obligé à cadrer différemment, à raconter autrement. Souvent en Scope, il faut être très serré, ou bien très large. Les plans américains fonctionnent peu. Et puis, on a très peu de profondeur de champs. J'ai découvert en jouant sur des changements de point que l'on pouvait créer des intensités dramatiques, auxquelles je ne m'attendais pas. Comme dans la scène du parc avec la soeur au téléphone. Ça m'a permis aussi d'être beaucoup plus près des acteurs. Très vite, je suis rentré dans leurs visages, les yeux prenaient plus de valeur.

Romain est un personnage qui s'ouvre au monde de manière assez abstraite. Non pas en rompant sa solitude et en allant vers quelqu'un en particulier mais en acceptant de faire partie du monde, comme sur la plage...
Je voulais qu’à la fin Romain tombe dans un anonymat total. Quand il se retrouve sur cette plage au milieu des corps plein de vie et de joie des vacanciers, cela produit un contraste visuel, auquel je tenais particulièrement. Je me suis souvent demandé face aux gens allongés sur les plages : «Tiens, s'il y en avait un qui ne se relevait pas ? S'il ne dormait pas, s'il ne se faisait pas bronzer, mais s'il était mort...?» C'est l'une des images que j'avais en tête avant d'écrire : ce corps seul le soir, alors que tout le monde est rentré chez soi et que la marrée monte. Quelqu'un qu'on oublie sur la plage. Je pourrais presque dire que c'est pour ce plan-là que j'ai eu envie de faire le film. Je ne savais pas exactement ce que cela signifiait, je savais juste que cela renverrait à une acceptation des choses. Romain ne crée pas de mise en scène autour de sa mort, il s'abandonne.

La plage est un lieu récurrent dans vos films...
Une plage permet d'être dans l'ordre de l'intemporel, d'arriver vers une forme d'abstraction et d'épure. Ce sont des choses que j'avais déjà travaillées dans des films précédents mais j'avais envie de revenir sur l'idée du coucher de soleil, que les gens avaient pris de manière très ironique dans 5X2. Il ne l'était pas pour moi, mais je comprends qu'il puisse l'être pour certains. Dans LE TEMPS QUI RESTE, je voulais qu'il n'y ait aucune ambiguïté.

 

Entretien avec Melvil Poupaud

le temps qui resteComment avez-vous rencontré François Ozon ?
François m'avait proposé de passer des essais pour GOUTTES D'EAU SUR PIERRES BRÛLANTES, mais j'avais refusé. Je n'ai jamais aimé ça et surtout sans connaître le metteur en scène et sans avoir lu le scénario. À l'époque, je m'étais dit qu'il devait être fâché. Finalement, il a voulu me revoir pour 5X2. J'étais trop jeune pour le rôle, mais on s'est bien entendu et ça a été l'occasion de reparler de cette histoire de casting. J'ai senti des affinités et c'est à ce moment-là que j'ai commencé à voir ses films. J'aime sa position assez atypique dans le cinéma français : il tourne beaucoup et change de style à chaque fois tout en restant personnel. On s'est revu à l'occasion d'une petite exposition où je montrais mes films vidéo. Et puis un jour, il m'a dit qu'il pensait faire un film avec moi, qu'il n'avait pas encore le scénario mais qu'il voulait qu'on se voie. On a passé un moment ensemble, il est parti écrire et il est revenu avec le scénario.

Quelle a été votre réaction à la lecture du scénario ?
J'étais très ému. Je me sentais très proche du personnage. J'ai compris tout de suite sa trajectoire, son rapport aux autres, à ses parents... Le besoin de complicité que Romain éprouve envers son père, moi-même je l'ai un peu vécu quand j'ai eu un enfant. La scène dans la voiture m'a par exemple tout de suite parlé quand je l'ai lue. Je me suis identifié à Romain, d'autant plus que depuis mon enfance je pense souvent à la mort, et j'ai toujours envisagé le rapport à celle-ci de façon très confidentielle, très privée. Romain refuse de faire rejaillir sa mort sur les autres. Il préfère la vivre de façon solitaire. Il la tait, comme un secret. Et puis il y avait les visions de Romain enfant. Dans mes propres films vidéo, il y a souvent des images de moi enfant, que j'ai tournées et que je remets dans le présent. De manière plus anecdotique, le fait de tourner sur une plage de Bretagne ou que Marie Rivière soit ma mère a renforcé mon impression que le rôle était pour moi. J'ai tout de suite appelé François pour lui dire que je serai très heureux d'incarner Romain.

Ça ne vous faisait pas peur que le film repose entièrement sur le personnage de Romain, donc sur vos épaules ?
Si, mais j'étais surtout fier et enthousiaste. J'avais vraiment envie de ce rôle. Il tombait bien, ça ne fait pas si longtemps que je me sens mûr pour aller plus loin dans mon expérience de comédien. François a déjà fait pas mal de films, mais je pense que tous sont importants, et peut-être particulièrement celui-ci, où le personnage principal est plus proche de lui. En voyant SWIMMING POOL, je m'étais dit qu'il avait déjà dû se projeter dans le personnage de Charlotte Rampling. Alors là, le fait qu'il s'agisse d'un jeune homme de son âge, qui évolue dans un milieu parisien... J'ai trouvé courageux de sa part de mettre dans le personnage de Romain autant d'éléments intimes. C'est d'ailleurs ce qui me fait le plus plaisir en tant qu'acteur, incarner des personnages dans lesquels les metteurs en scènes se projettent.

Romain est quelqu'un qui veut laisser une trace. Déjà en tant que photographe...
Je ne suis pas sûr. Il suffit de voir comment il aborde son métier. Il ne se prend pas pour un artiste. C'est un photographe de mode, qui a plutôt l'air de se foutre un peu de son boulot, il n'est pas mégalo. Romain ne met pas d'enjeu artistique dans son travail de photographe. Ce sont des images de rien du tout. Je ne me suis pas imaginé que Romain voulait laisser une trace particulière à travers son métier.

Et la trace charnelle que représente l'enfant ?
Je ne l'ai pas senti comme ça non plus. Je ne pense pas que Romain soit un maniaque de la trace. Je me suis plutôt imaginé qu'au bout de son trajet vers la mort, il en était arrivé à penser que le sens de la vie était peut-être d'engendrer la vie. Pas forcément dans le but de se reproduire soi-même mais plutôt en permettant le passage de la vie. Selon moi, Romain ne fait pas un enfant pour laisser une trace de lui, mais plutôt pour s'inscrire dans un cycle. C'est pour moi l'aspect très lumineux du scénario.

Romain est un homme qui apprend à accepter sa mort...
Oui. Romain accepte de tout abandonner, de partir seul. Il n'est plus qu'un corps qui s'éteint, une particule : bien sûr c'est tragique mais il a néanmoins fini par accepter cette tragédie. D'ailleurs il meurt en souriant.

Cette acceptation de la mort s'accompagne d'un retour à l'enfance...
Oui. Au dernier moment il se réconcilie avec lui-même. Il finit par ne former qu'un tout. Pour moi c'est le sens de cette vision sur la plage. Pendant tout le film, Romain cherche à se réapproprier cette part d'enfance. Il se rend compte que ce qu'il a pu vivre de beau et de tendre en tant qu'enfant n'a été cassé que par la dureté de la vie, les problèmes relationnels avec les autres et le cynisme acquis en grandissant. Qu'il n'est pas responsable de ça. Il retrouve enfin ce petit garçon qu'il cherchait, que l'on ne peut qu'aimer, et il part avec cette image apaisante de lui-même. En quelque sorte il se pardonne.

Comment avez-vous vécu la métamorphose physique de votre personnage ?
Je me suis préparé en amont. François voulait que je sois plus musclé que je ne l'étais pour le début du tournage. Il savait que ce qu'il me demanderait physiquement allait me maintenir dans le rôle. J'ai travaillé avec un coach. Pendant trois mois, j'ai fait de la gym tous les jours. Ça met dans une disposition et une concentration qui permet de mieux entrer dans le rôle. Grossir avant le tournage me permettait aussi de perdre plus vite du poids pendant le film. Et le fait d'être affamé à cause d'un régime draconien met de drôles de trucs dans la tête. On devient monomaniaque sur la bouffe et ça entraîne un rapport bizarre au monde. Sur le tournage, je ne pouvais pratiquement rien manger. Je n'allais donc pas déjeuner avec le reste de l'équipe et cet isolement me rapprochait encore plus du rôle.

La manière dont François Ozon dirige les acteurs est-elle particulière ?
Oui, dans le sens où il ne s'écoute pas parler, il est dans l'action. Il ne parle pas de psychologie des personnages. Ses indications sont très concrètes. Par contre, il n'hésite pas à dire tout ce qu'il pense, tout de suite, de façon directe. Aussi bien aux techniciens qu'aux acteurs. Cette spontanéité m'a donnée confiance. Il ne laisse jamais rien filer et même s'il est toujours en train de s'activer et que ça va vite sur le tournage, il continue tant qu'il n'a pas au moins deux prises qu'il estime parfaites. J'étais aussi en confiance du fait d'avoir fait pas mal de répétitions avant le tournage. J'ai assisté au casting pour donner la réplique aux autres comédiens, ce qui m'a familiarisé avec le texte et avec mes partenaires. La préparation physique, les répétitions, le rapport amical et proche avec François... tout ça a fait qu'au début du tournage, j'étais déjà dans le film, prêt. D'ailleurs François m'a demandé des choses qui n'étaient pas dans le scénario. En général, ça ne me plaît pas mais là, j'étais à l'aise, en confiance. Je me sentais assez fort, j'incarnais Romain.

Et la rencontre avec Jeanne Moreau ?
Elle est impressionnante. Même si elle n'était pas Jeanne Moreau, ce serait déjà une personne exceptionnelle. Alors quand elle commence à parler de Welles, Truffaut, Fassbinder... Avec François, on la matraquait de questions et elle répondait très simplement et ouvertement. Le tournage avec elle n'a duré que quelques jours, mais une intimité s'est installée très vite. Sans que ça aille jusqu'à un vrai rapport filial, je n'avais pas peur de lui poser des questions, de profiter de son métier. Mais j'ai bien senti qu'elle était avant tout intéressée par François. Je pense qu'elle a été surprise par son exigence, que ça faisait longtemps qu'on ne lui avait pas demandé autant. Surtout de la part de quelqu'un d'aussi jeune. Il n'hésitait pas à retourner vers elle pour lui demander une prise supplémentaire.

Romain a un cancer mais en filigrane, on peut sentir le spectre du SIDA...
La maladie est ici davantage un concept que l'objet d'un traitement réaliste. LE TEMPS QUI RESTE n'est pas un film sur la maladie mais sur la mort : comment gérer cette énorme angoisse ? Une fois qu'elle déboule dans la vie de Romain, elle prend tout son temps. Romain n'agit plus qu'en fonction d'elle. Elle devient en quelque sorte son moteur. Quand à la fin il réussit à l'appréhender comme une libération, il règle à sa façon cette question... Je me rends compte qu'en incarnant Romain, je me suis aussi approprié sa façon de penser.

Et aujourd'hui, quel regard portez-vous sur cette expérience ?
J'ai très vite pensé qu'affronter un rôle important dans un film important avec un metteur en scène important, allait me faire passer un cap personnel. J'espérais qu'un aussi beau rôle arriverait un jour dans ma vie. Je l'ai eu, je l'ai fait et fort de cette expérience, peut-être que je me sens plus serein. C'est amusant parce que les films que j'ai réalisés moi-même après le tournage du TEMPS QUI RESTE parlent beaucoup de transformation et de résurrection.

 

Entretien avec Jeanne Moreau

le temps qui resteComment êtes-vous arrivée sur le projet du TEMPS QUI RESTE ?
J'ai vu les films de François Ozon à leur sortie et je l'ai connu par un ami commun, Jean-Claude Moireau, qui est son photographe de plateau et qui a écrit ma biographie. On se parlait quelquefois au téléphone avec François et j'avais l'impression de le connaître, de retrouver un frère. Enfin un petit frère. Et lui aussi sentait ça. Il disait : «Un jour, il faudra que l'on tourne ensemble.» Et puis il m'a contacté pour LE TEMPS QUI RESTE. Il m'a raconté le thème du film et je lui ai dit : «J'espère que ce n'est pas le rôle d'une grand-mère... - Si si. - Bon d'accord, parce que c'est vous...». Le scénario avait très peu d'importance, parce que pour moi François est un être et un réalisateur exceptionnels - ce qui va ensemble. Je dis bien réalisateur, et non pas metteur en scène.

Quelle différence faites-vous entre les deux ?

Metteur en scène, c'est mettre en place. Réalisateur, c'est réaliser : donner une réalité à son imaginaire. Ce film est une fiction, mais toute fiction devient autobiographique chez quelqu'un qui a un véritable talent. Quand Cézanne dit : «C'est ma pomme», oui c'est la pomme de Cézanne. Comme tous les grands films, LE TEMPS QUI RESTE est pour moi un aveu. Quand je l'ai vu, par moments apparaissait magiquement en surimpression le visage de François dans les plans très rapprochés de Melvil. C'est une prise de risque fantastique d'aller ainsi au plus près de son désir, d'exprimer de la façon la plus absolue son obsession. Je trouve qu'il y a un abandon encore plus grand que dans ses précédents films. LE TEMPS QUI RESTE est pour moi une succession d'aveux sur les rapports familiaux, le refus de la compromission, le refus de soi-disant ne pas faire souffrir ceux qu'on aime... Aimer et être aimé, c'est être présent à la souffrance, être capable de la provoquer ou de la ressentir. Quand Romain quitte sa grand-mère qui n'est qu'amour pour lui, c'est une manière de fuir leur entente, une osmose éventuelle.

Et la rencontre avec le couple sur l'autoroute ?

C'est la possibilité de se rencontrer n'importe où, alors qu'on est juste en train de boire un café. C'est la possibilité de faire un enfant sans amour, sansimplication. C'est donner sans amour. La scène où Romain et le couple se séparent après la signature du testament est magnifique. Après ce don, ces
gestes, cette intimité, ils apprennent que Romain est condamné et il y a alors cet homme qui essaie de faire face à cet embarras, cette gêne et qui dit : «Bonne chance...» Pour moi, le film raconte ce refus d'être accompagné dans la douleur absolue. Partir sur une plage vide, au coucher du soleil, c'est assumer une solitude absolue. C'était sous-jacent dans les précédents films de François mais là, ça m'a crevé les yeux et le coeur.

Comment s'est passé le tournage ?

Je n'ai absolument pas été étonnée par la précision et l'exigence de François. En même temps, c'est quelqu'un qui vous accorde beaucoup de liberté. L'absence de générosité est impossible en face de quelqu'un comme lui. On ne peut pas lui dire au bout de deux prises : «Non, c'est bon, on arrête.» François n'hésite pas à faire une prise supplémentaire parce que vous ne lui avez pas donné ce qu'il voulait ou pas encore donné quelque chose auquel il ne s'attend pas et qui le force lui-même à aller plus loin. J'étais vraiment à son service. L'univers de François est un univers dans lequel il faut être prêt à entrer. Mais c'est une expérience magnifique et qui laisse des traces.

Comment avez-vous approché votre personnage ?

Je n'ai rien préparé, rien prémédité. J'ai pour principe d'arriver entièrement vide, de ne pas apprendre mon texte à l'avance. Cela relève d'une discipline qui me permet de me sentir libre, nettoyée. Une sorte d'état d'urgence s'installe alors en moi au fur et à mesure que le tournage approche, que l'on choisit les vêtements, que l'on travaille avec le maquilleur. Ce n'est pas mon personnage qui m'intéresse, c'est le film en lui-même. Beaucoup de gens assimilent le trac à la peur d'être ridicule, de faire mauvais effet. Moi, je vois ça comme une espèce de fièvre. Quand je joue, je suis double. Il y a celle qui contrôle la distance avec la caméra, le parcours pour ne pas sortir du cadre... Et puis il y a ce feu intérieur qui est une peur délicieuse. L'inconscient qui sait jusqu'où il faut aller et puis il y a l'autre qui dit : «Mais est-ce que le feu est assez fort ?» Et tout d'un coup, tout s'enflamme. Je me souviens d'un plan, quand Romain dit au revoir à Laura, où j'ai dit à François : «Non, je n'y arriverai pas.» Et très calmement il m'a dit : «Si si vous y arriverez. On va le refaire.» Et il avait raison. Il y a des moments où l'émotion doit surgir mais d'une façon véritable, et non pas provoquée par des pensées extérieures ou par un metteur en scène qui vous traîne dans la boue ou qui hurle sur le plateau que votre fils vient de mourir ou des conneries comme ça. Dès que François faisait installer la caméra, je savais que c'était juste. Je m'y attendais : c'est là qu'il voulait regarder, c'est ça qu'il voulait voir.

Et le travail avec Melvil Poupaud ?

Il est farouche, mais il savait bien qu'on avait quelque chose à partager, que je n'étais pas là pour le juger ou avoir de la distance. Je peux être impressionnante comme ça, mais pas dans l'intimité d'un tournage.

Vous pensez que ce film vous a poussée dans des endroits où vous n'étiez jamais allée ?

Certainement. D'ailleurs ça a toujours été ma raison de vivre. Je n'aime pas aller là où j'ai déjà mis les pieds. Une vie, c'est beaucoup de territoires à découvrir. Je ne veux pas perdre mon temps avec ce que je connais déjà. Cette situation dans laquelle se trouve Laura dans LE TEMPS QUI RESTE m'était inconnue. Je n'ai jamais été en face de quelqu'un qui se sait condamné et vient ainsi s'abandonner devant vous. J'ai vu des gens mourir très jeunes, des gens massacrés, mais ça, je ne connaissais pas.

Comment fait-on pour faire exister un personnage en si peu de scènes ?

On avait tourné plus de scènes, mais François en a coupées plusieurs au montage et c'est parfait comme ça. Ce ne sont pas toujours les personnages présents du début à la fin d'un film qui marquent le plus. C'est la même chose que dans la vie. Je peux rencontrer des gens brièvement dans un café ou un aéroport et ils me restent en mémoire, alors que d'autres, avec lesquels je peux parler longuement ne me laissent aucune trace. Ce qui aide à imposer rapidement un personnage, c'est d'arriver à l'écran, chargée d'un passé. Déjà quand j'étais jeune, j'inspirais ça. Alors aujourd'hui que le temps a vraiment passé... Mon visage a changé avec les années et il est suffisamment ressemblant pour évoquer des choses aux spectateurs.

Il y a des détails qui donnent corps au personnage de Laura et font que ce n'est pas seulement une grand-mère mais une femme, avec une sensualité. Par exemple le fait qu'elle dorme nue...

François savait que c'était mon cas. Je lui avais dit que pour dormir, j'avais besoin d'être nue. Comme un bébé. Son idée est sûrement venue de là. François s'est servi de certaines phrases qu'il m'avait entendu dire lors de nos rencontres. Les vitamines, il les avait vues dans ma cuisine, et m'avait demandé ce que c'était.

Romain a une phrase cruelle envers Laura quand elle lui demande pourquoi il s'est confié à elle : «Parce que tu es comme moi, tu vas bientôt mourir.»

Laura encaisse d'abord le coup et puis ensuite, cette intimité la fait sourire. Le fait qu'elle lui dise : «Ce soir, j'aimerais partir avec toi» montre bien que cette idée de la mort lui est familière, bien qu'elle la tienne à distance. Toutes ses vitamines, ce n'est pas pour faire reculer la mort mais la déchéance. Elle-même le dit : elle veut mourir en bonne santé.

Vous avez pensé à SOUS LE SABLE, qui parlait aussi du deuil ?

Non ce n'est pas pareil. SOUS LE SABLE, c'est l'obsession de ressusciter l'absent, et ça aurait pu s'appeler L'ABSENT. Je trouve que chaque film de François est différent des autres, même s'il y a sûrement un fil rouge. François occupe une place à part dans le cinéma, il grandit et évolue d'une façon
magnifique. Cela fait quand même pas mal de temps qu'il fait ce métier, c'est un parcours dangereux et je trouve qu'il use très bien, et sans en abuser, de sa notoriété, de ses succès, de la sécurité financière qu'il peut inspirer. Il y a de la droiture chez lui. C'est quelqu'un de fidèle à lui-même.

Le film nous raconte aussi que savoir bien mourir, c'est retrouver sa part d'enfance...

Mais je ne suis pas sûre que Romain meure à la fin... C'est une figure allégorique. Pour moi, savoir bien mourir, c'est savoir bien vivre. Car qu'est-ce que c'est que la mort ? C'est l'aboutissement de la vie. On est à une époque où l'on veut séparer les deux : on est vivant puis, quelle horreur, on est mort ! Mais non, Romain n'est pas mort : il passe, il se dissout et je dis ça sans aucun sentiment religieux. C'est aussi con de dire qu'il n'y a pas de vie après la mort que de dire qu'il y en a une. La mort, c'est le mystère absolu auquel on s'expose et qui rend la vie passionnante et haletante. La vie est extrêmement dure, douloureuse. Les gens parlent toujours de bonheur... mais le bonheur, c'est-à-dire «bonne heure», ça veut dire la chance. Ce qui compte, ce sont les joies, savoir saisir le froid, le chaud, l'ombre, la lumière... Chaque spectateur verra LE TEMPS QUI RESTE à sa manière. Il y en a qui auront peur, d'autres qui le rejetteront ou au contraire découvriront des choses auxquelles ils n'avaient pas pensé. Je trouve que ce film est au-delà de la mort. Il y a un vrai calme, quelques larmes, mais aucune sentimentalité.