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entretiens Les Amants Criminels

Entretien avec François Ozon

Les Amants CriminelsPar Piéric Guillomeau & Jean-Baptiste Thoret (STARFIX n°7 - Juillet/Août 99)

C'est dommage que le film n'ait pas été pris à Cannes, il aurait certainement plu à Cronenberg ?
Après coup, c'est ce qu'on s'est dit vu le palmarès et son côté radical. Mais bon, tout ce qu'on nous a dit c'est: "le film ne plait pas". Ceci dit, quel interêt d'aller à Cannes quand on voit comment les films français se font tous démolir. Moi je ne regrette absolument pas du tout.

Est-ce qu'on peut dire que tu es un cinéaste moral ?
Oui et non. Je me sens ni moral ni immoral, mais plutôt amoral; à côté de la morale. Je laisse le film revêtir sa propre morale. Ce n'est pas manichéen. J'essaie que le spectateur se pose des questions: "L'Ogre est-il un monstre? Qui est le plus monstre des deux ?" Mais je reste moral parce que je pense que mon film n'est pas complaisant. Il n'y a pas de complaisance par rapport à la violence car je pense que la manière dont je filme le meurtre ne laisse pas d'ambiguïté.

Est-ce que tu storyboardes certaines séquences ?
Non. La seule scène que j'avais plus ou moins storyboardée, c'était celle du meurtre. La scène était extrèmement découpée. Et puis, quand on l'a répétée, j'ai dit: "Non, après tout, on fait un plan séquence et on se met loin".
C'est très dur de filmer un meurtre. Au début c'est vrai que je voulais être sur le visage de Saïd, je voulais filmer le meurtre du point de vue de la victime. Mais c'était trop violent pour une scène qui se plaçait au début du film. Donc je me suis dit: "Prenons le côté fait divers justement. On va se positionner loin".
D'une certaine manière c'est plus violent, je pense. Parce que quand on fait des gros plans et tout, on peut truquer le jeu, il y a un découpage, au montage on peut rendre ça encore plus violent... L'action n'est pas en temps réel donc on peut se dire que c'est truqué et l'impression de vérité n'est pas aussi forte. Alors que là, en temps réel, de loin, on les voit de plain pied, on voit comment ils se placent les uns par rapport aux autres. Ca signifie que les comédiens ont vraiment réfléchi à comment tuer quelqu'un, comment il faut tenir le corps pour ne pas qu'il bouge. Finalement on s'est rendu compte que c'était très violent parce que le jeune garçon qui jouait Saïd a failli s'évanouir. C'est un champion de kickboxing, il est très fort, très viril mais il était à deux doigts de s'évanouir après que la scène ait eu lieu. Il a dit: "Ca y est, j'ai vraiment cru que j'allais mourir". En plus, du fait que Jérémie frappait vraiment, il fallait qu'il se contracte en plus de hurler et de se débattre.

Est-ce qu'entre le scénario, le tournage et le montage, beaucoup de scènes évoluent, changent de place ?
Oui, c'est pour cela que j'adore le montage, c'est le moment que je préfère. Dans l'élaboration d'un film, j'aime avoir la possibilité de reconstruire le film, de réécrire les choses. Je trouve que c'est ça qui est très excitant. Moi je déteste le scénario, je déteste écrire. Je sais que mes scénarios ne sont jamais complètement aboutis. Pour cette raison,
on a parfois du mal à trouver des financements; parce qu'ils ont toujours un côté un peu "base de travail", pas clair. Mais c'est une manière de travailler. Il y a des gens qui ont besoin de quelque chose d'extrèmement précis, storyboardé. Moi au contraire je fonctionne sur un truc plus flou. C'est à dire que je sais les intentions, ce qui permet quand tu vas filmer, d'aller tout le temps dans cette direction. Quand tu commences à passer par le truc de l'écriture, forcément en écrivant, tu transformes ta pensée.
Et comme je fonctionne mieux avec l'image qu'avec l'écriture, je préfère avoir mes idées, mes intentions, et aller directement au truc de l'image.

Comment en es-tu venu à aborder le thème du cannibalisme ?
Est-ce qu'il y a cannibalisme ou pas. On n'est pas vraiment sûr ? C'est à dire que chacun imagine ce qu'il veut. Mais par rapport à l'idée, je me suis dit qu'à partir du moment où il y a cet ogre qui doit leur faire découvrir l'horreur de leurs actes, il faut qu'ils prennent conscience. C'est à dire qu'il y a un moment où il faut qu'ils se retrouvent face à leur acte. Au début elle est inconsciente et lui est insouciant. L'Ogre lit le journal intime d'Alice, constate qu'elle est complètement folle et que de toute manière on ne peut rien faire. Sans être psychothérapeute, il s'aperçoit qu'on ne peut pas la soigner. Mais par contre pour Luc, il y a un truc à faire, il peut prendre conscience de ce que sont la réalité, le fantasme, la vie. Donc à ce moment là, quelles armes a-t-il pour lui faire comprendre l'horreur de son geste ? Cette solution, un peu radicale, c'est de bouffer d'une certaine manière sa merde, bouffer ce pourquoi il est coupable. Mais dans les contes de fées aussi, c'est très important le fait de "On se bouffe les uns les autres".
Dans Hänsel et Gretel, la sorcière veut bouffer les gamins et les gamins arrivent à s'en sortir en foutant la sorcière dans le four. Il y a tout ce truc par rapport à la nourriture.
Quand tu es dans une histoire, il y a un moment où il faut aller au bout de la logique de l'histoire, et il lui fallait donc bouffer le cadavre. Et puis, à partir du moment où j'ai commencé à penser à cette histoire en deux parties, je me suis dit qu'il ne fallait pas qu'on oublie qu'ils ont commis ce meurtre, et il faudrait alors que le cadavre soit présent avec eux dans la cave.

Pour revenir sur l'aspect conte de fées, que penses-tu de la phrase de Bettelheim: "...dans les contes de fées, les sensations intérieures sont traduites par des images visuelles..." ?
Oui, pour moi, c'est vraiment ça. C'est l'image, c'est l'action, pas le dialogue. C'est en ça pour moi que le film n'est pas psychologique, et en ça que je ne me retrouve pas dans beaucoup de films français. En général dès qu'il y a une action, il faut que le personnage explique la situation, verbalise la chose. Alors que ce qui m'intéresse, c'est qu'il agisse dans la situation. "Qu'est-ce qu'on fait ?". Dans Regarde La Mer la mère est seule. Son mari n'est pas là. Elle ne parle pas, elle n'explique pas à la jeune fille: "Oh, mon mari il est pas là, je m'emmerde etc...". Elle fait des choses. Il se trouve qu'elle invite cette nana, elle voit pas le danger et elle va se faire sauter dans les bois, pour résumer rapidement. Et là, c'est la même chose. Ils ont commis ce meurtre, ils sont enfermés, qu'est-ce qu'ils font ? Il faut agir.
Oui je pense que le cinéma c'est d'abord de l'action. Alors il y a des cinéastes très doués pour le côté introspection, dialogue. Mais même les films d'un cinéaste comme Bergman, pour moi, c'est de l'action. Parce que la manière dont il filme les choses a un aspect concret. Si un personnage est dépressif, il va montrer six plans où la personne fait le ménage. C'est clair, on comprend de suite la situation.

Cette scène d'amour dans la nature à la fin du film, elle est là pour enfoncer le clou sur l'aspect "conte" ?
Non. A ce moment-là, tout ce qui s'est passé est réellement sordide mais un truc s'est quand même résolu. C'est un peu comme dans Bonnie & Clyde. A la fin de Bonnie & Clyde, lui il est capable de coucher avec elle, ici c'est la même chose, il y a un truc sur l'impuisssance. Dans Bonnie & Clyde, Faye Dunaway c'est une chatte sur un toit brulant.; Warren Beatty il est super beau, super sexy. Elle n'a qu'une envie, c'est de se le faire et lui ne peut pas. Bon là, je ne pense pas que Luc soit un objet sexuel comme Warren Beatty dans le film d'Arthur Penn, mais à la fin, il a quand même pris une initiative. Il a dit non à Alice lorsqu'elle voulait tuer l'Ogre, et il a accepté d'une certaine manière de passer à la casserole, dans les deux sens du terme, pour s'en sortir. Donc à ce moment là, quelque chose est possible, il a repris les choses en main, donc il fallait un retour à la réalité fantastique, un retour à la réalité sublimée.
Il fallait que ce soit beau, qu'il y ait un côté romantique, naïf comme dans Blanche Neige. A ce moment là, le monde est complètement idéalisé. C'est ce qui se passe quand on s'aime, qu'on a une histoire d'amour très forte, ce côté exalté, cette espèce de romantisme.

Que réponds-tu aux gens qui disent que ton cinéma est provocateur ?
Je sais que mon cinéma n'est pas consensuel, ça c'est sur. Je n'essaie pas d'être provocateur. J'essaie d'aller au bout des idées que je mets en place, au bout des histoires. Ca peut paraitre un peu provocateur parce que c'est vrai que ça ne va pas dans le sens du poil. Le spectateur, je le désarçonne, il ne sait pas où il va forcément. Oui, ça le provoque par rapport à ses habitudes, je pense. Mais dans "provocation" il y a un côté "petit malin" qui me gêne. Les gens voient souvent la provocation de manière péjorative. Moi, la provocation, je l'entends au sens noble du terme, c'est à dire: déstabiliser, pertes de repères, se poser des questions sur des choses auxquelles on ne s'attend pas. Quand je vais voir un film, j'ai envie justement de perdre mes repères, j'ai envie pendant une heure trente d'être complètement paumé. Il y a des gens qui ont envie d'être confortés dans des idées: voilà ça c'est bien, ça c'est pas bien, ça c'est normal...
Et bien moi, j'ai envie de prendre du plaisir à des choses auxquelles je ne m'attends pas du tout. Quand je vois Crash, je me retrouve bouleversé par des choses qui, a priori, dans la vie, ne me touchent absolument pas: des mecs qui sont fascinés par les cicatrices, qui veulent avoir des accidents de voiture, c'est loin de moi tout ça. Et pourtant dans le film, je suis bouleversé, ému, je me sens proche de ces gens-là. Voilà ce que je trouve génial, c'est que Cronenberg arrive à m'emmener là.