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Entretien avec François Ozon

François Ozon sur le tournage de Potiche

À l'origine

Depuis longtemps, je voulais faire un film sur la position des femmes dans la société et en politique. Quand j’ai découvert la pièce POTICHE de Barillet et Grédy, il y a une dizaine d’années, j’ai tout de suite pensé qu’il y avait un formidable matériau pour un film. Mais il m’a fallu beaucoup de temps pour me l’approprier, pour savoir comment l’adapter et la moderniser. Je sentais pouvoir retrouver dans l’adaptation le ton et la verve de certaines screwball comédies, mais je ne tenais pas à faire un film passéiste et déconnecté d’une certaine réalité. Les deux éléments déclencheurs ont d’abord été la rencontre avec les frères Altmayer, producteurs, qui m’ont proposé un film politique autour de Nicolas Sarkozy dans l’esprit de THE QUEEN de Stephen Frears, puis la dernière élection présidentielle, pendant laquelle j’ai un peu suivi le parcours de Ségolène Royal.

Le travail d’adaptation

Il m’a semblé très vite que le travail d’adaptation de la pièce allait être différent de celui que j’avais fait précédemment. Il s’agissait les deux fois de huis clos, que j’assumais dans la mise en scène, sans volonté d’échapper à une certaine théâtralité. Pour GOUTTES D’EAU SUR PIERRES BRÛLANTES : c’était l’enfermement et l’emprisonnement du couple. Pour HUIT FEMMES : c’était l’idée de mettre en cage des femmes, des actrices et de les observer. Pour POTICHE, il s’agissait d’une émancipation et il fallait sortir Suzanne de son emprisonnement premier pour la confronter au monde extérieur. Le film a donc été tourné en grande partie dans des décors naturels, au contraire des deux autres films, entièrement faits en studio.
En travaillant sur l’adaptation, je me suis rendu compte qu’il suffisait de tirer les fils naturels de la pièce pour trouver des échos avec la société et la politique actuelles. Les femmes sont aujourd’hui un peu plus représentées dans le monde patronal et politique, mais beaucoup de choses et de discours n’ont pas vraiment changé en trente ans.
La pièce se terminait sur la reprise en main de l’usine par Suzanne et le renvoi dans les cordes de l’amant communiste et du mari. J’ai rajouté un troisième acte, dans lequel le mari reprend le pouvoir à l’usine. De cette humiliation et de cette frustration naît chez Suzanne son désir de politique et sa revanche. Cette entrée en politique était évoquée dans la pièce. Suzanne disait à un moment comme une boutade : «Un jour, je pourrais me présenter aux élections. J’ai dirigé une usine, je serais bien capable de diriger la France !»
J’ai vu régulièrement Pierre Barillet pendant l’écriture pour lui faire lire mes différentes versions. Il m’a épaulé, donné plein d’idées et n’a mis aucun obstacle à mes transformations. Au contraire, il était content que la pièce retrouve une nouvelle vie. Il avait l’impression que je ne la trahissais pas mais que je l’approfondissais.

Maintenir le contexte des années 70

Le fait de rester dans les années 70 offrait plus de distance et per- mettait de faire écho à la crise actuelle sur un ton de comédie, auquel je tenais beaucoup. Adapter la pièce au monde d’aujourd’hui aurait durci le ton du film. Et puis on n’aurait pas compris l’importance du personnage de Babin : à l’époque, le Parti Communiste faisait plus de 20% aux élections. Et surtout, la société était beaucoup plus clivée, les gens de droite et de gauche ne se rencontraient pas, c’étaient deux mondes étanches, surtout en province. Une femme de notable qui couche avec le député communiste, c’était vraiment transgressif ! Il y avait aussi le plaisir de la reconstitution. Cette époque correspond à mon enfance, ça m’amusait de jouer avec mes souvenirs. Mais je n’avais pas envie de tomber dans des années 70 trop nostalgiques ou clichées : pattes d’éléphants, orange psychédélique, libération sexuelle... J’avais envie d’années 70 assez réalistes. Surtout que le film se passe en province, où les gens n’affichaient pas tous les signes de la modernité. Suzanne a d’ailleurs plus une apparence des années 60, voire 50.

Du boulevard au mélodrame

Quand j’ai lu la pièce, je l’ai trouvée très drôle mais ce qui m’a le plus touché, c’est la relation amoureuse, presque tragique, entre Suzanne et Babin. J’y ai tout de suite vu un fil mélodramatique : exprimer le temps qui passe, les désillusions amoureuses, la vieillesse, une certaine mélancolie... J’aimais beaucoup la scène où Babin propose à Suzanne de refaire sa vie avec lui, mais elle trouve que ce n’est plus de leur âge. Il me semblait qu’on pouvait le jouer autrement que sur le mode ironique et distancié du boulevard.
La pièce était vraiment un véhicule pour Jacqueline Maillan et son interprétation du rôle s’en ressent, on venait voir le spectacle pour elle et l’on voulait rire : du coup elle avait de la distance dès le début de la pièce et n’était pas plus affectée que cela par l’attitude blessante de son mari ou de sa fille, il fallait qu’elle ait le dernier mot.
Il me semblait indispensable qu’au cinéma, le personnage ressente la violence des coups qu’elle prend, qu’elle soit vraiment humiliée et que l’actrice joue cela au premier degré. Les premières scènes qui faisaient énormément rire au théâtre sont davantage cruelles dans mon film. Assumer dès le départ cette cruauté pouvait rendre d’autant plus jubilatoires les retournements successifs de la suite du film. Je voulais que le spectateur puisse être ému et qu’il s’identifie à «cette potiche qui ne finit pas cruche». En cela, le film est féministe : il prend au sérieux le trajet du personnage, on la suit, on l’aime et on se réjouit de son épanouissement, comme dans les success story américaines. Dans le théâtre de boulevard, on joue avec toutes les transgressions possibles - sociales, familiales, affectives, politiques - mais à la fin, tout le monde retombe toujours sur ses pattes. Les bourgeois ont envie de rire et de se faire peur, mais à condition que tout finisse par rentrer dans l’ordre. Dans mon adaptation, j’ai essayé que les choses bougent et se transforment vraiment : Suzanne trouve finalement une réelle place en tant que femme dans la société, l’ordre patriarcal est véritablement bafoué et le fils est vraisemblablement incestueux...

Catherine Deneuve en Potiche...

Plutôt que trouver un double ou une pâle copie de Jacqueline Maillan, j’ai tout de suite pensé à aller aux antipodes, en proposant le rôle à Catherine Deneuve, qui, je le savais depuis HUIT FEMMES, allait savoir donner corps au personnage et lui apporter la profondeur nécessaire pour une identification. Avec elle, toutes les situations sont concrètes, incarnées et créent une empathie avec le personnage. Au départ, le personnage de Suzanne semble caricatural comme les autres personnages : c’est une petite dame patronnesse de province, qui s’occupe de son foyer, mariée à un notable, mais peu à peu, elle s’émancipe et n’arrête plus de se transformer. J’avais envie de partir de ce personnage pour arriver à la femme et finir avec l’actrice dans la dernière scène. Ce fut une joie de retravailler avec Catherine. Sur HUIT FEMMES, nous avions connu des tensions, c’était un film choral où je m’étais astreint à une certaine neutralité : elle était une parmi huit. Nous n’avions pas eu la relation que nous aurions souhaitée avoir l’un et l’autre. Pour POTICHE, une complicité nous a unis, du début du projet jusqu’à la fin. Je l’ai vue très en amont, avant même d’avoir des producteurs : «Ça vous amuserait de jouer une potiche ?!». Tout de suite, elle a été partante. Pour moi, c’était important qu’elle me donne son accord de principe pour lancer le projet. Elle a suivi l’écriture du scénario, la production, le casting... Elle s’est beaucoup investie dans ce personnage qu’elle aimait, il y a eu beaucoup de plaisir et d’amusement sur le tournage, qui fut très joyeux.

Les hommes de Suzanne

Pour entourer Suzanne, cette femme française, il me fallait deux poids lourds, deux hommes forts que l’on puisse opposer, deux acteurs français qui représentent deux courants de jeu différents.
Quand on imagine l’amoureux de Catherine Deneuve au cinéma, c’est Gérard Depardieu qui vient naturellement à l’esprit. Grâce à tous les couples qu’ils ont déjà formés au cinéma, je savais que ça fonctionnerait, qu’il y avait une alchimie magique entre eux, qu’ils auraient du plaisir à être ensemble et que les spectateurs en auraient à les voir à nouveau réunis en vieux amants. Babin est un des personnages que je préfère, c’est un amoureux transi resté bloqué dans le passé, dans ses combats. En même temps, c’est le personnage le plus émouvant, il a envie de changer de condition, d’être père, de devenir le compagnon de Suzanne, d’avoir presque une vie bourgeoise : «J’ai droit moi aussi à ma part de bonheur...». Et je ne voyais que Gérard Depardieu pour incarner cet homme fort, rugueux, qui cache une vulnérabilité et un grand sentimental. Gérard, à la première lecture, s’est beaucoup amusé de ce personnage, qu’il avait l’impression d’avoir connu, et très vite on s’est inspiré pour sa coiffure de la coupe au bol du syndicaliste Bernard Thibault.
Pour Robert Pujol, Fabrice Luchini s’est aussi tout de suite imposé. Je trouvais risqué mais intéressant de le confronter à Catherine Deneuve. Ils sont tellement opposés dans leur manière de travailler, dans ce qu’ils dégagent et dans leur passé de cinéma. C’est un couple improbable, comme l’est celui de Robert et Suzanne, et je sentais que c’était propice à la comédie.
Dans la pièce, Robert est le cliché du mari et patron odieux, réactionnaire, plein de mauvaise foi, proche des personnages joués par Louis de Funès dans les années 70, qui traite ses ouvriers de façon paternaliste et ses proches comme des employés à sa botte. Mais j’ai aimé lui apporter une autre dimension, plus enfantine : ce personnage censé représenter le patronat et un certain machisme se révèle vers la fin presque un petit garçon qui se fait dévorer par sa femme et la rejoint dans son lit pour quémander un baiser. Sachant que je l’avais beaucoup aimé dans les films de Rohmer, Fabrice était très surpris que je lui propose ce rôle, mais très vite il s’est emparé de Robert Pujol et a su lui apporter ses excès, sa frénésie et sa folie d’acteur, qui n’a peur de rien et s’amuse d’un rien.

Les enfants de Suzanne

Les trois autres personnages, les enfants et la secrétaire, n’étaient pas très développés dans la pièce et n’avaient pas vraiment d’existence propre. Il a donc fallu leur écrire une histoire et les enrichir. Comme chez Douglas Sirk, j’ai voulu montrer que les enfants sont souvent plus conservateurs que leurs parents, surtout le personnage de Joëlle, qui n’évolue pas beaucoup mais se dévoile. Au début, cette fille à papa se pense moderne et reproche à sa mère de ne pas l’être, mais face à l‘émancipation de sa mère dans la seconde partie, ses repères se troublent et elle se rend compte de son conservatisme, prisonnière des conventions, incapable de divorcer, d’avorter, de trouver sa liberté.
Judith Godrèche, lors des essais, a tout de suite compris que Joëlle devait être une vraie peste, capable de dire les pires horreurs avec le plus grand naturel et en souriant. Elle n’a pas essayé de la rendre sympathique à tout prix, sachant qu’un rôle de méchant est toujours payant. De même ça l’amusait de se transformer physiquement en sorte de réincarnation de Farah Fawcett, avec son brushing blond cendré et son sourire ultra bright. Au fond, Joëlle est peut-être le personnage qui porte le plus les traits de la modernité des années 70 mais finalement, c’est elle la plus conservatrice.
Le fils, Paul, est un personnage typique des comédies de Molière, tradition reprise souvent chez Demy, où plane toujours un inceste entre jeunes gens qui s’aiment innocemment, jusqu’à ce qu’un deus ex machina dénoue et soulage les choses. À l’origine, il ne devenait pas homosexuel, mais cela me permettait un retournement final, et de déplacer l’idée de l’inceste sur une relation entre deux hommes, avec cette question sous-jacente : est-ce vraiment de l’inceste puisqu’il n’y a pas de risque d’enfant ? Le retournement final n’est pas qu’il soit homosexuel - je crois qu’on le comprend assez vite -, mais plutôt qu’il ait une liaison avec son demi-frère. En tout cas, le doute plane.
Retrouver Jérémie Renier après dix ans (LES AMANTS CRIMINELS 1999) fut un vrai plaisir. C’est un acteur que j’aime et que je suis avec admiration. J’avais envie pour ce film de le voir sourire, joyeux, léger, sexy, à l’opposé des rôles sombres qu’on lui donne habituellement. Sa blondeur et son physique svelte s’accommodaient à merveille avec les costumes des années 70.

La secrétaire

Karin Viard tenait à ce que son personnage ait lui aussi un vrai parcours politique, qu’il s’émancipe réellement, et qu’il ne soit pas comme dans la pièce : juste là pour faire des photocopies. La secrétaire passe du patron à la patronne, mais elle évolue : «J’ai compris qu’une femme pouvait réussir sans passer à la casserole !». Le petit discours qu’elle fait : «Tu seras secrétaire, ma fille», en référence au If de Kipling - «Tu seras un homme, mon fils» - je l’ai entendu dans un reportage sur les écoles de secrétaires, programmé dans le cadre d’une émission d’Aujourd’hui Madame. Jusqu’au montage, je ne savais pas si j’allais garder ce monologue. C’est un moment un peu surréaliste, sans véritable raison narrative - à part celle d’évoquer toujours la condition féminine - mais Karin l’a tellement bien incarné que j’ai décidé de le garder. C’est une actrice qui n’a pas peur de jouer les stéréotypes car elle apporte une émotion et une profondeur qui les transcendent. Elle était parfaite pour le rôle.

Les musiques et les chansons

Je ne voyais pas de raison de faire une comédie musicale de cette pièce, mais je tenais à ce que l’époque soit marquée par les chansons et les musiques de ces années-là. Pour la musique originale, j’ai demandé à Philippe Rombi de retrouver l’esprit des comédies des années 70, l’ambiance des musiques de Vladimir Cosma ou de Michel Magne et d’exploiter deux veines : l’une plutôt comique, liée à à Robert Pujol et une plus sentimentale renvoyant à l’histoire d’amour entre Suzanne et Babin. Il y a deux directions dans le film : la direction Fabrice Luchini et la direction Gérard Depardieu. Avec Catherine Deneuve au milieu qui oscille entre la comédie et le mélo.
Emmène-moi danser ce soir de Michèle Torr est la chanson qui s’est le plus vendue en France en 1977-78. Une femme qui demande à son mari de s’occuper d’elle, comme avant... Cela renvoyait directement à la position de Suzanne au début du film. Quand Catherine danse et chante dans sa cuisine, l’idée était de rester ancré dans la réalité du personnage, que Catherine continue à ranger sa cuisine comme tous les matins, que cela reste très concret et quotidien, qu’on sente que cette femme est heureuse dans sa cuisine, malgré tout. À la fin du tournage de la séquence, Catherine m’a avoué, après avoir vidé une dizaine de fois le lave vaisselle : «Ça me rappelle la scène du cake d’amour dans PEAU D’ÂNE.» Je n’y avais pas du tout pensé, mais cette évocation m’a ému.
Pour la danse au Badaboum, c’est Benjamin Biolay qui m’a conseillé la chanson d’Il était une fois que je ne connaissais pas : "Viens faire un tour sous la pluie". Elle avait l’avantage de coller complètement à l’époque dans ses arrangements et de proposer pour la chorégraphie deux tempos différents : un côté slow et un autre disco pour les refrains, dans l’esprit des Bee Gees. Pour cette danse entre Suzanne et Babin, il s’agissait d’assumer complètement le couple mythique Deneuve/Depardieu. L’artifice est ici nécessaire : ils regardent la caméra, c’est un moment hors du temps, un peu magique. On n’est plus dans le réalisme, mais dans la vérité et l’incarnation de ce couple qui éprouve une grande tendresse et s’amuse.
"C’est beau la vie", la chanson chantée par Suzanne à la fin du film, a été écrite par Jean Ferrat dans les années 60 pour Isabelle Aubret, qui avait survécu à un grave accident de voiture. L’utiliser dans un cadre plus politique, à la fin du meeting, me semblait lui donner une autre dimension, après avoir suivi le parcours de Suzanne et son émancipation. Avec Benjamin Biolay, nous avons tenu à ce que la voix de Catherine soit mise en avant, enregistrée de manière très réaliste, sans retouches, dans toute sa fragilité et sa vérité.
Il n’était pas prévu dans le scénario que Babin l’écoute à la radio mais j’ai improvisé cette scène avec Gérard, un jour, en fin de jour- née. J’avais envie qu’on le revoie une dernière fois après leur coup de téléphone et j’ai donc lancé la musique pour voir ce qu’il allait faire, le laissant improviser... Le voir écouter la voix de Catherine et chantonner en même temps fut un des moments les plus émouvant du tournage.