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Entretien avec Catherine Deneuve

Catherine Deneuve dans Potiche

François Ozon vous a parlé du projet de POTICHE très en amont...

Oui, comme pour 8 FEMMES. J’ai suivi le film dès le début, dans toutes ses étapes, jusqu’à la fin. J’aime arriver en amont pour pouvoir vraiment comprendre, donner mon avis, discuter. J’essayais d’aller dans le sens que François attendait. II parle très bien de ce qu’il fait ou veut faire. Certains acteurs aiment travailler quand le scénario est définitif, moi, j’aime bien être impliquée un peu avant. J’ai besoin que les choses viennent de tous les côtés pour que le personnage se dessine peu à peu, je ne peux pas le construire seule avant le tournage. J’ai une idée, bien sûr, mais je ne peux pas vraiment fabriquer le personnage si je reste dans l’abstrait.

Quelle a été votre première réaction à ce projet ?

Je connaissais Jacqueline Maillan, mais pas la pièce de Barillet et Grédy - je ne l’ai d’ailleurs toujours pas lue, ni regardée. Mais dès que François m’a parlé de cette pièce et du projet de l‘adapter, j’ai trouvé que c’était une idée formidable. D’abord parce que c’était lui : je sais comment il peut transgresser les choses et donner une vison très moderne, aigue et ironique à une pièce de boulevard - qui n’est pas quelque chose de péjoratif pour moi. J’ai tout de suite imaginé ce qu’il pourrait faire d’un tel sujet. Et puis, il y a avait le plaisir de retravailler avec lui.

Très vite, il a écrit un scénario jubilatoire et amusant, plein de résonances avec aujourd’hui par rapport à la femme, à sa place dans la vie sociale. Les choses ont changé, bien sûr, en trente ans mais... pas tant que ça, finalement... La pièce a beau se passer dans les années 70, elle est encore d’actualité par rapport aux grèves, aux séquestrations de patrons, aux femmes qui n’ont pas beaucoup de pouvoir - en tout cas comparé aux hommes... Les femmes et le pouvoir, c’est loin d’être gagné...

Quand votre personnage se lance dans la politique, on pense à Ségolène Royal...

J’ai eu plein de modèles et d’images tout au long du film selon les situations. Des images personnelles, des images symboliques, des noms que je ne citerai pas parce que ce serait déformé ou réduirait le propos. Mais ce qui est sûr, c’est que j’ai pensé à beaucoup de personnes...

Vous-même dans les années 70 avez été très concernée par les débats et les combats pour les droits des femmes, à commencer par le droit à l’avortement avec la signature du Manifeste des 343 salopes...

Je n’y pensais pas en faisant le film, mais c’est évidemment inscrit en moi. Quand Joëlle, ma fille dans le film m’explique qu’elle ne peut pas avorter, ça me replonge immédiatement dans l’époque. Être enceinte, ne pas vouloir ou pouvoir avorter, ni quitter son mari... Je me souviens très bien que c’était courant. Les jeunes femmes d’aujourd’hui ont toujours connu ces droits, elles ne se rendent pas compte du changement qui s’est opéré en 30 ans. Il faut dire qu’il a été incroyablement rapide.

Comment se sont passées vos retrouvailles avec François Ozon ?

L’expérience d’avoir déjà travaillé ensemble a rendu les choses beaucoup plus faciles. J’avais une connaissance de lui, et lui de moi, ça fait gagner beaucoup de temps. Et tant mieux car je craignais un peu le rythme du tournage et le fait d’être de toutes les scènes... Effecti- vement, ça a été un rythme incroyable, tout à fait dans le sens du film. François ne perd jamais de temps, on n’attend jamais avec lui. Il est rapide, très intense, vif, incisif, léger. En même temps, il est très poin- tilleux. J’ai l’impression que nous travaillions dans la même direction. C’était un film très écrit et cadré, mais à l’intérieur de ce cadre, François laissait beaucoup de liberté aux acteurs. Je me suis sentie très proche du film et du projet, j’avais toujours l’impression d’être portée.

Et puis le fait de tourner en Belgique... C’est toujours mieux de tourner en dehors de Paris : on se voit beaucoup plus que quand chacun rentre chez soi le soir. Cela favorise l’esprit de troupe. C’était un tournage très joyeux et intense, l’équipe belge était formidable et nous étions tristes de nous quitter à la fin du film. L’ambiance d’un tournage est quelque chose d’imprévisible, ça dépend beaucoup du metteur en scène et de l’équipe. L’atmosphère du tournage est vraiment importante pour la réussite d’un film, surtout quand c’est une comédie : il faut qu’il y ait une certaine légèreté et une gaieté en tout. Il n’empêche, quand j’ai fini le film, son rythme m’a semblé rétrospectivement assez brutal !

Votre capacité à jouer au premier degré est frappante... On est à la fois amusé et touché par le personnage de Suzanne.

Oui, il y a un mélange de drôlerie et d’émotion. Je voulais absolument être sincère, jouer mon personnage et les situations au premier degré, on en avait beaucoup parlé avec François. J’ai essayé de ne jamais tomber dans la fabrication, d’être le plus ingénue possible, de provoquer l’empathie du spectateur envers Suzanne, d’exprimer combien elle est brimée par un mari très autoritaire. Du coup, quand elle accède au pouvoir, on a envie de ce retournement, on est content de cette revanche.

Les tenues de Suzanne évoluent beaucoup au long du film. Le travail sur les costumes vous a-t-il aidée à entrer dans votre personnage ?

Oui, beaucoup. J’avais déjà expérimenté ça sur PRINCESSE MARIE de Benoît Jacquot. Quand il y a une très longue préparation des costumes, quelque chose inconsciemment se met en place par rapport au personnage, les vêtements indiquent des attitudes. Pascaline Chavanne est une costumière formidable. C’est une mine, elle fait des recherches incroyables et ensuite beaucoup de p ropositions. Au fur et à mesure, on voit la silhouette se dessiner, ce qui aide beaucoup quand il s’agit d’un rôle de composition comme POTICHE. Il n’y avait pas d’idée arrêtée au départ mais au fur et à mesure des essayages, la réflexion s’affinait, on se rendait compte que des couleurs ou des formes ne marchaient pas. L’enjeu était de rester dans l’époque du personnage tout en la stylisant. Il fallait que les costumes soient à la fois drôles et crédibles.

Le costume le plus improbable, alors que Suzanne est encore une bourgeoise rangée reste le jogging rouge qu’elle porte au début du film...

En même temps, il s’agit d’un jogging refait selon les modèles d’époque, avec les mêmes matières. Ce vêtement donne la direction dans laquelle le personnage va basculer mais... elle a encore ses bigoudis sur la tête ! C’est moi qui avais proposé cette idée, pour casser l’image trop moderne du jogging. Si en plus elle avait porté un bandeau dans les cheveux, elle aurait fait d’emblée bourgeoise libérée alors qu’elle ne l’est pas encore. Il fallait trouver une allure plus décalée pour cette première scène afin de donner tout de suite le ton du film.

Et les retrouvailles avec Gérard Depardieu ?

Ça fait des années qu’on se retrouve régulièrement... Et à chaque fois, il y a une évidence. Je l’aime et l’admire énormément, c’est un acteur d’une présence et d’une chaleur pour ses partenaires... Et puis il est drôle et... très impatient ! Il n’aime pas répéter, il aime tourner, a tendance à vouloir accélérer les choses. On a eu de la chance que François ait cette même rapidité de rythme. Je crois que Gérard s’est beaucoup amusé à incarner ce syndicaliste, il était tout de suite tellement le personnage, de manière très fluide. François s’est servi de sa présence incroyable dès l’écriture des scènes. Il savait que le fait que le personnage soit joué par lui dépasserait le texte et les situations.

En revanche, c’est la première fois que vous travaillez avec Fabrice Luchini...

Autant Gérard travaille de manière directe et instinctive, autant Fabrice est très soucieux de ce qu’il a imaginé vouloir faire. Il a déjà complètement construit son personnage quand il arrive sur le plateau, parfaitement dans la situation. C’est un acteur de théâtre avant tout. Avec Gérard, on peut modifier les choses à la dernière minute. Avec Fabrice, c’est un peu plus compliqué car il est dans une technique à l’opposé de celle de Gérard. Il est très brillant et a beaucoup d’autorité. Son personnage est vraiment drôle et il est allé à fond dans le côté nerveux, irascible, coléreux et en même temps touchant quand il se rend compte que finalement, personne n’est indispensable, pas même lui, et qu’il n’est pas Citizen Hearst !

8 FEMMES et POTICHE sont tous les deux d’origine théâtrale mais d’une manière très différente...

Oui, pour moi, les deux films n’ont rien à voir. Déjà parce qu’à l’unité de lieu de 8 FEMMES s’opposent les décors multiples et les extérieurs de POTICHE. Et puis ce n’est pas le même genre d’histoires et surtout, il y avait beaucoup moins d’émotion dans 8 FEMMES. Le film était basé sur autre chose : la complicité des actrices, le rapport entre mère et filles, un ton entièrement ludique.

Vous ne jouez pas au théâtre mais n’avez pas peur de jouer des rôles théâtraux au cinéma...

Oui, parce que le cinéma et le théâtre n’ont rien à voir. Un jeu théâtral au cinéma reste du cinéma. Ce qui me fait peur au théâtre, c’est l’unité de lieu, le fait qu’il faut tout prévoir et décider en amont, que tout est préparé, qu’on fait toujours la même chose. J’ai un peu de mal avec ça, et avec le trac d’être devant des gens, au centre de la scène. Je ne m’imagine toujours pas aujourd’hui faire du théâtre.