François Ozon - site officiel

  • Increase font size
  • Default font size
  • Decrease font size

Lettre de François Ozon à Marina de Van (datée du 20 mai 1996)

Regarde la Mer"Pour l'instant, Tatiana est pour moi une abstraction. Et c'est justement pour qu'elle existe et devienne chair que j'ai envie de faire ce film.

Sasha et Tatiana représentent deux facettes complémentaires d'une vision paranoïaque de la femme. Deux idéalisations: d'une part "la mère", Sasha, incarnant la féminité, la douceur, la tendresse, l'amour du sein protecteur et nourricier, d'autre part "la sorcière", Tatiana, l'incarnation de toutes les angoisses masculines et plus particulièrement de la castration. De fait, je n'arrive pas à séparer les deux, Tatiana se définissant toujours par rapport à Sasha, comme son double opposé. C'est comme si elles ne formaient pour moi qu'une seule femme, schizophrène, que Tatiana réussit à devenir à la fin en s'appropriant l'apparence de Sasha (cheveux, robe, gestes) et dont le but aura été de s'approprier le bébé à n'importe quel prix (en tuant la représentation classique de la maternité qui est passée par le traumatisme de l'accouchement-déchirure renvoyant à la castration).
 
Quand j'essaie d'imaginer Tatiana, c'est l'image d'une pierre qui me vient à l'esprit, alors que pour Sasha il s'agirait plutôt d'une fleur. Alors comment jouer une pierre?
D'abord en n'exprimant rien, le visage doit être fermé, comme si Tatiana portait un masque derrière lequel bouillonneraient d'horribles fêlures. Elle se cache derrière une apparence ordinaire de routarde classique dont les gestes, les manières et les habitudes dans un premier de temps de représentation (vêtement, saleté, cigaretttes roulées etc...) n'inquiètent pas, rassurent même, elle est clairement définissable: "c'est une routarde". L'horreur ne sera donc pas exprimée par les expressions du visage, fermé comme une pierre, mais uniquement et progressivement par des gestes ou des actes: la brosse à dent dans les chiottes, la cigarette sur le bébé, les questions cliniques sur l'accouchement, et le meurtre final, Sasha étouffée, le sexe rasé, recousu, réparé.

Je fais confiance à ton naturel photogénique et étrange pour faire passer sur ton visage tous ces contrechamps d'horreur qui agiront selon l'effet Koulechov.

Mais alors, que masque-t-elle ? Je ne le sais pas vraiment, je n'ai que des intuitions, qui j'espère, n'apparaîtront dans le film que comme des hypothèses et non comme des certitudes. Un enfant mort-né? Un avortement traumatique? Un viol d'un père ou d'un frère ? Je n'ai pas envie de choisir. Car Tatiana doit rester un mystère qui intrigue, fascine, attire, révulse et terrifie. Elle est le coeur du film. Dès son apparition, elle viendra contaminer et perturber le récit comme la vie de Sasha et imposera son rythme sec et brutal, sans explication ni logique analytique.

La seule certitude que je veux filmer c'est son attrait répulsion pour le sexe féminin en tant qu'organe de jouissance et de souffrance qui avale et qui rejette (le bébé). Elle recoud le sexe, ligote le corps, et baîllonne la bouche, pour réparer les béances et nier la jouissance. C'est un film manipulateur que nous faisons, à l'image de Tatiana qui manipule d'une part Sasha, dont le comportement est bouleversé par son arrivée, ensuite Shiffra, qui va devenir son objet et enfin le spectateur qui doit être "mené en bateau" au sens propre comme au figuré. En écrivant ça, je me rends compte que mon choix de te prendre toi (par ailleurs metteur en scène) pour ce rôle n'est pas un hasard et que ta double fonction me rassure par avance sur la réussite de ton interprétation. La confiance réciproque qui nous unira me semble ainsi le meilleur gage de notre réussite commune."