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Entretien avec François Ozon

Ricky de François OzonAu point de départ de RICKY, il y a une nouvelle de la romancière anglaise Rose Tremain...

Le titre de la nouvelle en anglais est MOTH, c’est-à-dire phalène, ces insectes ou papillons de nuit attirés par la lumière. Dans la version française, la nouvelle a été intitulée LÉGER COMME L’AIR. Quand je l’ai lue, je l’ai tout de suite aimée, mais en pensant que cette histoire n’était pas faite pour moi.

La nouvelle, très courte, m’évoquait l’univers de ROSETTA des frères Dardenne : un milieu social de petits blancs, déshérités, habitant un mobile home au fin fond des États-Unis. Longtemps le contexte de la nouvelle a fait écran à mon désir de l’adapter, je ne voyais pas comment l’aborder, me l’approprier.

Ce qui me plaisait c’était l’irruption d’un événement merveilleux, extraordinaire au sein d’un milieu très ancré dans une réalité pauvre, mais cet aspect fantastique me faisait peur et me semblait irréalisable. Jusqu’au jour où j’ai compris que ce qui me touchait n’était pas tant le côté fantastique mais la manière dont l’histoire parle de la famille, de la place qu’on y occupe, de comment l’arrivée d’un nouveau membre - que ce soit celle d’un nouveau conjoint ou d’un enfant - perturbe son équilibre.

Vous imbriquez sans cesse comédie et fantastique. Quand Katie et sa fille s’activent autour des ailes de Ricky, on est partagé entre rire, rejet et peur...

Il y a une ironie dans l’écriture de Rose Tremain qui me correspond bien et que je voulais garder pour le film. Dès que l’histoire prend un tour trop fantastique ou extraordinaire, il y a des pics d’humour et de distanciation qui permettent de faire passer la scène ou de relâcher la tension. Katie et sa fille prennent un plaisir fou à s’occuper de cet enfant différent. Et j’espère que le spectateur partage leurs sentiments. L’ironie vient de l’expression d’un sentiment maternel tout à fait normal dans une situation anormale. Tous les parents sont fascinés face au premier sourire, au premier rot ou au premier pas de leur enfant... Ils fétichisent le corps de leur bébé et les ailes de Ricky ne font que renforcer ce comportement.

Ces ailes ne sont d’ailleurs jamais perçues comme un handicap par Katie mais comme un vrai don, quelque chose en plus, dont elle s’amuse et dont elle jouit. Si les ailes revêtent un aspect monstrueux, ce n’est que par le comportement de Katie qui préfère garder Ricky enfermé dans son monde intérieur et ne pas le confronter au monde extérieur. Son instinct maternel est assez égoïste, claustrophobe et un peu castrateur.

Que vous évoque la différence de Ricky ?

Il me semble qu’un des seuls sentiments que nous partageons avec les animaux est l’instinct maternel. D’où ce jeu à plusieurs reprises autour du côté animal de Paco. Des gens interprèteront ces ailes comme un signe religieux mais l’aspect gore des petits moignons, puis la taille et la couleur des ailes ne devaient pas pour moi évoquer l’idée de l’ange.

L’aspect extraordinaire de Ricky est renforcé par son physique, sa taille...

Arthur, qui joue Ricky, est un beau et gros bébé mais il paraît d’autant plus imposant que Mélusine, qui interprète sa grande soeur Lisa, est très mince et plutôt petite. Au cinéma, les bébés sont souvent idéalisés, on les voit rarement quand ils ont faim, quand ils pleurent, quand ils sont sales... Pour moi, il était primordial que le bébé soit un vrai personnage qui exprime des besoins et des émotions.

Pendant le casting, Arthur n’était pas le bébé le plus éveillé que j’ai vu, beaucoup de gens de l’équipe me conseillaient d’ailleurs d’en choisir un autre. Mais j’aimais beaucoup son visage, ses yeux en amande, son côté joufflu rappelait Paco, et sa blondeur Katie. Il était crédible dans cette famille. Comme pour mon expérience dans REGARDE LA MER, je l’ai dirigé comme un acteur, en lui parlant et en lui expliquant ce que je voulais. Très vite, on a adapté le tournage à son rythme, à ses siestes, ses repas. Ce qui est amusant, c’est qu’il a pris son rôle très au sérieux et qu’il est devenu meilleur de scène en scène. Du coup, on a fini le tournage plus tôt que prévu. En trois ou quatre prises, il faisait exactement ce qu’on voulait. Quand il s’est mis à voler, il jouait vraiment le jeu, il était vraiment content ! Alors que ses doublures ne prenaient aucun plaisir à être en vol.

Par l’attention portée à des gestes concrets et quotidiens dans un contexte fantastique, RICKY pourrait rejoindre SOUS LE SABLE...

Le fantastique ne m’intéresse que s’il permet la croyance et l’identification chez le spectateur. D’où l’idée de décrire précisément l’évolution des ailes de Ricky, contrairement à la nouvelle, qui donne le fait tel quel, sans explication ni évolution : du jour au lendemain, le bébé a des ailes.

Comment avez-vous imaginé exactement cette évolution ?

Le travail scénaristique a consisté à imaginer aussi bien l’évolution physiologique du corps du bébé, sa mutation, que les réactions vraisemblables que cela pouvait engendrer dans son entourage. La première question à se poser était : à quel moment les ailes arrivent ? Sont elles présentes dès la naissance ou plus tard ? Très vite, l’idée de l’irruption sous forme de bosses au bout de quelques mois m’a semblé une bonne piste, comme un symptôme de la détérioration du couple. Et puis cela me permettait de garder la famille un long moment dans un univers clos, loin de la médecine.

Les ailes de Ricky commencent donc à pousser vers 7-8 mois. Pour imaginer leur évolution, on s’est inspiré simplement de la manière dont se développent les ailes des oisillons : des petits bouts de peau, comme des moignons, qui grandissent petit à petit, avec des plumes qui commencent à percer la peau et à pousser, d’abord comme des ongles puis comme des petits plumeaux... On a tenté d’être au plus proche de la réalité des ailes d’un oiseau - tout en restant dans un cadre esthétique et narratif. L’idée était que l’évolution des ailes de Ricky donne son rythme à l’évolution des liens familiaux : elles apparaissent d’abord sous forme de bosses et Katie les interprète comme des marques de coups portés par Paco sur l’enfant. D’où cette décision de se séparer de lui. Puis quand les plumes commencent à pousser et permettent à Ricky de décoller, la complicité entre la mère et la fille se refait autour de ce bébé volant, etc...

Vous jouez sur des ellipses très fortes, notamment au début du film...

Les ellipses sont fortes, parce qu’elles scandent le cheminement très classique d’une histoire d’amour et familiale, dont le spectateur a l’habitude : la solitude, la rencontre, l’installation du couple, l’exclusion de la petite fille, l’arrivée du bébé. C’est une mise en place de données nécessaires, qui permettent d’aborder le coeur de l’histoire : la naissance de Ricky.

Et pourquoi commencer le film avec la scène de Katie face à une assistante sociale, et induire du coup un flash-back ?

Je savais que ce choix délibéré allait provoquer toutes sortes d’interprétations, ce qui n’est pas pour me déplaire. J’aime laisser les spectateurs libres de ressentir comme ils le souhaitent l’histoire que je raconte et les laisser avoir leur propre interprétation en fonction de leur expérience et de leur histoire personnelles.

Pour moi, cette scène se situe au milieu du film, juste quand Paco vient de partir, laissant Katie seule, avec Lisa et Ricky. Il me semblait important de montrer cette «mère courage» capable de craquer, de douter et d’émettre par désespoir l’hypothèse de placer son enfant. Mettre cette scène en début de film permettait d’installer rapidement le contexte social du personnage ainsi que le thème récurent du lien maternel. J’aimais aussi l’idée de jouer avec les attentes des spectateurs qui ont l’habitude de flash-back classiques et explicatifs en assumant (en n’y revenant pas) l’aspect fausse piste de cette scène très réaliste pour mieux les surprendre plus tard avec l’intrusion du fantastique.

RICKY est un film sur la famille, mais le personnage principal reste une femme...

J’aime les portraits de femmes et je voulais aborder à nouveau le thème de la maternité mais différemment de REGARDE LA MER, dans lequel deux aspects de l’instinct maternel se dessinaient à travers deux femmes opposées : la bonne mère et la mère ogresse. Ici, ces deux aspects sont réunis dans un personnage unique : Katie, dont on suit le trajet et l’évolution complexe de son instinct

maternel. Elle est d’abord une mère lionne, qui veut protéger son enfant, elle devient ensuite une mère plus ludique et enfantine qui joue presque à la poupée avec son bébé, puis une mère confrontée à la réalité de son enfant qu’il va falloir soigner, partager, et enfin laisser partir.

Vous pensez que l’instinct maternel est plus complexe que l’instinct paternel ?

Plus intéressant, parce que l’enfant sort du corps de la mère et qu’elle le vit souvent comme un prolongement d’elle-même. C’est ce côté physiologique de la naissance et du lien organique qui me passionne. Il n’empêche que le père, Paco, a aussi une vraie épaisseur, contrairement au personnage masculin de la nouvelle, très antipathique, qui ne revient que pour soutirer de l’argent aux journalistes. J’avais envie d’une relation plus riche entre cet homme et cette femme. Paco veut gagner de l’argent avec Ricky par le biais des journalistes, mais ce n’est pas que du cynisme. C’est aussi du bon sens, un moyen d’acheter une maison, d’avoir de l’espace pour élever Ricky dans de bonnes conditions. Certes, il ne revient que lorsqu’il apprend que Ricky est un enfant extraordinaire, mais pour sa défense, il n’a pas eu beaucoup de place ni de temps pour développer un sentiment paternel. Très vite, il est exclu par Katie. Est-ce que beaucoup d’hommes ont la place pour devenir des pères ? C’est aussi ce que raconte le film.

Pourquoi Sergi Lopez dans le rôle de Paco ?

Ça faisait longtemps que je voulais travailler avec lui. Quand j’écrivais le personnage, je l’avais en tête - notamment dans les scènes où Katie lui parle de sa pilosité. Sergi est un acteur d’une grande finesse. Il a une sensualité, une féminité dans ses mouvements et en même temps une très grande virilité qui plaît et rassure les femmes. Il a apporté une ambiguïté et une humanité à ce personnage qui pouvait sembler négatif sur le papier.

Et le choix d’Alexandra Lamy ?

Quand je la voyais à la télévision dans UN GARS, UNE FILLE, je trouvais que c’était une actrice intéressante. Elle a un don pour la comédie, une grande répartie, une rapidité et un rythme qui me rappellent les actrices américaines des screwball comédies, mais je pressentais qu’elle devait être capable d’autre chose et pourrait exceller dans un registre plus dramatique. Et puis Alexandra a ce côté populaire et brut qui correspond au personnage de Katie. J’avais l’impression qu’avec elle, on allait croire à cette histoire plus facilement qu’avec une autre actrice, déjà vue dans plein d’autres rôles. Le gros du travail a consisté à la ralentir, à lui demander de ne pas avoir peur des silences, des absences. Je voulais qu’elle prenne son temps.

Et tourner sans maquillage ?

Alexandra le savait dès le début et ça ne lui posait aucun problème. Elle n’a aucun narcissisme d’actrice. C’était important que Katie ne soit pas dans la séduction, qu’on voie sa peau, que son corps ne soit pas idéalisé, trop mis en valeur... Toujours ce désir d’être ancré le plus possible dans le réel. De même, à l’opposé des clichés habituels, je voulais rendre à l’image la beauté de la banlieue où habite Katie, saisir le potentiel photogénique de la cité, avec ce lac qui l’entoure et permet des reflets. J’ai essayé d’être dans une forme de réalisme tout en assumant une stylisation. La description du milieu social de Katie m’intéressait parce qu’il permettait d’accentuer la notion d’enfermement propre à toute famille. Si Katie appartenait à une classe plus bourgeoise, sans doute elle aurait été consulter

un grand médecin. Alors que là, elle préfère le cacher car elle n’est pas vraiment intégrée dans une vie sociale. Et puis l’arrivée de ce bébé est comme une chance, un événement merveilleux dans ce monde gris et routinier. Le bébé devient une vraie richesse, au sens propre et figuré, qu’elle veut garder pour elle.

Les effets spéciaux étaient pour vous un obstacle ou suscitaient-ils un réel désir ?

En préparation, on était un peu effrayés : effets spéciaux + bébé, ça faisait beaucoup de contraintes. Mais finalement tout s’est bien passé, bien mieux que ce qu’avaient présagé les financiers et les assurances... Les effets spéciaux m’intéressent quand ils sont intégrés à une histoire et qu’ils la servent comme dans L’HOMME QUI RÉTRÉCIT de Jack Arnold, qui était un peu ma référence. Ou comme chez Cronenberg, qui sait exploiter leur dimension organique.

J’ai essayé d’être le plus sobre possible, de ne pas faire des plans virtuoses ou trop techniques sous prétexte qu’il y avait des effets spéciaux. Je voulais au contraire les intégrer dans une mise en scène simple basée sur le quotidien et des actions concrètes, dans des plans fixes, des champs contrechamps, des plans séquences. Ce qui accentuait la difficulté à concevoir les effets spéciaux, qui sont généralement utilisés dans des plans montés très rapidement, durant lesquels on n’a pas vraiment le temps de les regarder, mais plus de les ressentir. Les responsables des effets spéciaux de BUF ont d’ailleurs été un peu effrayés quand ils ont vu le montage final du film !

Ricky est un prénom peu réaliste dans le contexte du film...

Le bébé s’appelle ainsi dans la nouvelle. Quand j’ai commencé l’adaptation, je l’ai gardé et finalement, je m’y suis habitué et c’est resté. Pour les Anglais, c’est vraiment un prénom démodé et un peu ridicule aujourd’hui. Pour moi, il renvoyait aux séries américaines de mon enfance et avait un côté ludique. Et comme c’est Lisa dans le film qui choisit le prénom du bébé, on peut se dire que toute cette histoire n’est que l’oeuvre de son imagination de petite fille...