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Entretien avec Alexandra Lamy

Alexandra Lamy et Mélusine Mayance dans RickyAvez-vous été surprise que François Ozon fasse appel à vous pour incarner Katie ?

Quand mon agent m’a appelée pour me dire que j’allais passer un casting pour un film de François Ozon, j’ai été surprise. Je viens du théâtre, j’ai fait le Conservatoire, mais mon image est tellement associée à la comédie et à mon personnage d’UN GARS, UNE FILLE qu’elle me semblait difficilement associable avec son univers. Ce n’était pas plus mal, je suis arrivée au casting très détendue, persuadée que je n’aurais pas le rôle. Pas de trac, pas d’angoisse, je voulais juste en profiter pour m’amuser.

Comment s’est passée cette rencontre avec François Ozon ?
J’ai joué mes deux scènes, et j’ai senti que François était touché. Il m’a fait refaire quelques petites choses et m’a juste dit : «On te tient au courant.» Et puis, plus de nouvelles pendant plusieurs mois. Je me suis dit qu’il avait trouvé quelqu’un d’autre quand mon agent m’a rappelée : François voulait que je refasse des essais. À ce stade, nous n’étions plus que deux sur les rangs et pour le coup, j’étais super traqueuse ! J’ai donc rejoué les scènes et fait des essais avec la petite fille qui devait jouer la fille de Katie. Quand j’ai vu Mélusine, qui me ressemble, j’ai été rassurée et je me suis dit que je pouvais avoir le rôle ! Bizarrement, le personnage de Katie me ressemble plus que tous les rôles de comédie que l’on m’a proposés jusqu’ici au cinéma. Ricky a des ailes, je ne pense plus à Paco.» Katie a ce côté très premier degré et bon sens populaire que j’aime bien. Quand elle découvre les ailes, elle dit : «Ça va bien finir par tomber» ! Bien sûr, elle connaît aussi des moments d’angoisse, mais pas tant que ça, elle est dans l’action, le faire.

Et pourquoi les ailes comme symbole de la différence, selon vous ?
Pour moi, ces ailes symbolisent le côté angélique de l’enfance. Et puis le désir de liberté, la nécessité de laisser nos enfants quitter le cocon familial, même si c’est difficile. J’adore la scène du lac, quand Katie revoit Ricky et lui dit : «Mon Dieu, comme tu as grandi.» Ricky a perdu son côté «bébé monstre», il est devenu un petit garçon, et Katie est soulagée de savoir qu’il va bien. Elle se sent elle-même plus libre et épanouie, prête à reconstruire sa famille. Et à retomber enceinte.

Katie est une femme ancrée dans un milieu social précis, son fils Ricky est un enfant très particulier... mais elle demeure une femme «comme les autres»... Comment expliquez-vous votre capacité à susciter l’identification à votre personnage ?
Peut-être parce que je ne pense jamais à mon physique quand je joue. Je ne pose pas, je ne fais pas attention à mon meilleur profil, à ma façon de me tenir... Je ne me vois pas, je ne me regarde pas, je m’oublie complètement pour rentrer dans la tête et le corps de mon personnage et cela doit se ressentir à l’image. J’aime les actrices comme Meryl Streep, dont on se fout de savoir si elles sont belles ou pas. On a juste envie d’entrer avec elles dans le personnage car elles nous ressemblent.

Comment vous êtes-vous approchée de votre personnage ?
J’ai fait un peu comme Katie : je n’ai pas trop réfléchi, j’ai laissé le personnage venir à moi sans me poser de questions. Bizarrement, je n’ai pas trop travaillé en amont, cherché les raisons de son comportement. J’ai juste bien appris le texte, longtemps avant qu’on démarre le tournage, mais sans penser précisément au jeu. Je voulais arriver vierge au tournage. Katie agit à l’instinct et je voulais être comme elle. Même pendant les répétitions avec François, je faisais souvent ce qu’on appelle une «allemande» : je me plaçais mais je ne jouais pas vraiment le texte. Du coup, quand on dit «action», le jeu n’est pas épuisé, et le metteur en scène lui-même a l’effet de surprise.

François vous a montré des films pour inspirer votre personnage ?
Oui, WANDA de Barbara Loden. Le trajet de Katie n’a rien à voir avec celui de cette femme mais elle a le même côté spontané. Wanda ne réfléchit pas beaucoup, elle se laisse vivre et a sa propre logique. Elle couche avec des hommes selon son instinct, reste avec eux même s’ils la tabassent... et abandonne ses enfants sans culpabilité.

Et tourner un film avec des enfants et des effets spéciaux ?
J’adorais Arthur, l’enfant qui joue Ricky mais on n’a pas toujours une grande patience avec les bébés, surtout sur un tournage... Au final, il est formidable mais parfois, c’était au bout d’un grand nombre de prises, après lui avoir fait des grimaces pour qu’il rie, ou joué pour attirer son attention et qu’il oublie de regarder sa mère, la perche de l’ingénieur du son ou même la caméra ! Ça demande beaucoup d’attention, c’est assez épuisant. Mélusine est adorable et très douée, mais avec elle aussi, il fallait créer un contact, jouer avec elle. Quant aux ailes de Ricky, elles n’existaient pas toujours au tournage. Parfois, il y avait de fausses ailes, mais souvent il fallait les imaginer sur le bébé, imaginer que si je mettais la tête dans un certain angle ou que je portais le bébé d’une certaine manière, mon visage serait masqué par les ailes.

On croit d’emblée au couple que vous formez avec Sergi Lopez...
Sergi est un très bon partenaire de jeu, nous avons la même forme d’instinct. Comme François nous laissait la liberté de changer quelques mots du texte, on s’écoutait vraiment l’un et l’autre, on jouait vraiment ensemble, les yeux dans les yeux. Sergi est aussi un bon père, il était très attentif avec les enfants. Il a un côté gros nounours, très sensible, à fleur de peau. Il pleurait vraiment dans la scène de rupture, et en même temps il peut aussi avoir un côté effrayant et ambigu quand il revient.

Et la direction d’acteur selon François Ozon ?
Beaucoup de metteurs en scène pensent d’abord à l’image. François, lui, pense d’abord aux comédiens. S’il avait prévu qu’on se déplace dans tel sens ou que l’on fasse tel geste mais qu’on est incapable de le faire parce que l’on sent que ce n’est pas juste, il l’entend. Il n’est pas pointilleux sur le texte ou les déplacements. Et puis, c’est lui qui cadre et j’aime ça. Je le sentais qui me regardait, m’écoutait, venait me chercher. Je me sentais portée. François ne vous lâche pas tant que vous n’avez pas donné ce que vous aviez à donner. Bizarrement, dans des comédies où je jouais pourtant un rôle a priori plus proche de mon emploi habituel, les réalisateurs ne me faisaient pas confiance car ils avaient peur de retrouver le personnage d’UN GARS, UNE FILLE. François m’a accordé cette confiance, il m’a choisie parce qu’il estimait que j’étais la meilleure à ses yeux pour son personnage, et non pour faire une performance, ou pour prouver qu’il était capable de casser mon image.