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Entretien avec Sergi Lopez

Sergi Lopez dans Ricky de François OzonVous connaissiez le cinéma de François Ozon avant de travailler avec lui ?

Non. J’ai peu de culture cinématographique et je n’habite pas en France. Mais je connaissais un peu la personne, que j’avais rencontrée en promotion. Et je connaissais aussi des gens qui avaient travaillé avec lui. Ne pas avoir vu ses films ne m’a pas gêné, mon ignorance fait partie de moi. Je ne choisis pas les projets en fonction de ce qu’un cinéaste a déjà fait mais en fonction du scénario qu’il me propose. C’est ce qui compte : être dans l’instant et dans l’instinct de la lecture, ne pas avoir d’a priori, se laisser emporter par l’histoire qui se raconte.

Quelle a été votre réaction à la lecture du scénario de RICKY ?
J’ai été très vite séduit par sa simplicité quasi magique. Le récit va à l’essentiel, comme un conte. La rencontre entre Paco et Katie est racontée de manière très directe, les étapes de leur relation vont très vite.

Et le fait que Ricky ait des ailes ?
Malgré cet élément fantastique, RICKY ne relève pas de la science-fiction. C’est au contraire un film réaliste pour parler de quelque chose qui ne l’est pas. C’est très troublant la manière dont ce bébé volant est inscrit dans une situation très quotidienne. Dans RICKY, les personnages vivent de manière naturelle quelque chose qui est extraordinaire.

Que vous évoque le fait que la différence de Ricky s’incarne dans des ailes ?
Tout le monde a déjà eu en tête le désir de voler, c’est un rêve très universel qui pourrait faire de Ricky un ange mais François ne traite pas du tout ce côté symbolique. Il nous montre une autre réalité, bien plus inquiétante. Cette
différence de Ricky est amusante deux secondes, mais très vite le concret des choses reprend le dessus. Ricky est entre l’ange et le monstre. C’est un joli bébé blond aux yeux bleus, mais il a quelque chose de monstrueux avec ces plumes qui se développent. Ces ailes relèvent du miracle, mais un miracle dont on ne sait s’il est positif ou négatif, cela dépend de ce que cette famille va en faire.

À cet égard, Paco est très pragmatique, certains spectateurs pourront même penser qu’il ne revient chez lui que parce qu’il voit en Ricky un moyen de se faire de l’argent...
Oui, Paco y voit un atout, un moyen de gagner de l’argent qui va aider cette famille à redevenir une vraie famille, à être heureuse. Paco n’est ni méchant, ni gentil, c’est au spectateur de se faire son idée. J’aime les films qui laissent ainsi cet espace pour l’imaginaire. RICKY n’est pas un conte sympathique, ni joli. Ce n’est pas un film gentil. J’ai justement accepté de le faire pour cette ambiguïté. Les choses ne sont pas rondes, on ne sait pas si cette famille va tenir la route. Ce n’est pas une famille négative ou positive, c’est juste une famille. Une famille pas très équilibrée mais je me demande si une famille équilibrée est souhaitable... J’aime de moins en moins les histoires toutes blanches, inoffensives, porteuses d’un espoir bon marché. Les jolies histoires qui racontent un bonheur gratuit, un bonheur qui ne serait pas lié à une initiation, une expérience du malheur, me semblent vides. Je me reconnais dans une philosophie de la joie de vivre, mais une joie de vivre qui n’existe pas sans douleur.

RICKY est aussi le portrait d’une mère.
Oui, et je comprends que François ait eu envie d’aborder ce thème. C’est tellement énorme d’être mère, au sens moral et physique, qu’en comparaison, la paternité est presque anecdotique ! En même temps, le film touche quelque chose de très fort sur le fait d’être père. L’expérience de la paternité commence avec cette simple phrase : «Tu vas être père», et cette idée abstraite se concrétise brutalement sous la forme d’un être qui respire, qui a des besoins, un physique que tu n’attendais pas forcément... Ce côté «petit monstre» qui débarque dans ta vie et te fait devenir père est renforcé ici par les ailes de Ricky.

Et tourner avec de très jeunes enfants ?
Ce n’est pas facile, mais j’ai moi-même des enfants et j’aime beaucoup les enfants, je communique très bien avec eux. J’arrive à instaurer très vite un lien entre eux et moi, à trouver les gestes. Les bébés n’ont pas nos capacités de travail, il faut s’aligner sur leur rythme biologique et ce n’est pas toujours facile. Mais ce sont de formidables moteurs car ils ne jouent pas : ils sont. Cette réalité compensait le manque de concret des effets spéciaux sur le tournage.

Comment s’est passée la rencontre avec Alexandra Lamy ?
Comme pour François, je ne savais pas ce qu’elle avait fait, je n’avais aucune référence et je l’ai vraiment découverte sur le tournage. Nous nous sommes très bien entendus, je la trouvais jolie, sympathique et surtout très marrante. Nous avons une façon très proche de faire notre métier, très instinctive. Nous n’avons pas beaucoup parlé de la relation de Katie et Paco, nous avons préféré laisser le concret prendre le dessus : la réalité du tournage, les situations, les dialogues, les indications de mise en scène de François... Je ne suis pas un acteur qui éprouve le besoin d’aller chercher au bout du monde les explications de ses personnages.

Et l’expérience d’un tournage avec François Ozon ?
François a une personnalité très structurée. Il sait exactement ce qu’il veut, il fait vraiment le film qu’il a dans sa tête et travaille très vite. Il aime que les choses avancent, sans perdre de temps. Il est très impatient. Impatient de passer d’une scène à une autre, d’un jour de tournage à l’autre, du tournage au montage, d’un film à un autre j’imagine... Il aime ses acteurs. Les choisir, c’est déjà de la mise en scène. Il a vu quelque chose en toi qui lui convenait pour le rôle et ensuite, il te laisse l’exprimer comme tu le veux. Il n’intervient que si la direction que tu choisis ne lui plaît pas. Mais il ne te prend pas la tête à te parler de l’«essence» de la scène avant de tourner ! On sent qu’il aime son travail, qu’il a fait beaucoup de films, qu’il est très costaud à l’intérieur, et donc qu’il n’a pas besoin de le montrer extérieurement.

Que pensez-vous de la fin du film, notamment le fait que Katie retombe enceinte ?
Dans un film conventionnel, on se dirait : «C’est super, la vie continue». Mais François joue avec cette image traditionnelle. Quand on voit Katie enceinte, on ne peut s’empêcher de se demander si c’est tragique ou positif, on ne peut s’empêcher de se demander si cet enfant à venir aura des ailes, des nageoires, ou des pattes d’ours !