François Ozon - site officiel

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Entretien avec Pierre Buffin (effets visuels)

Arthur Peyret dans Ricky de François OzonQuelle a été votre réaction en lisant le scénario de RICKY ?

C’est le genre de scénario dont vous vous dites : c’est gonflé et intrigant, d’autant plus venant de la part de François Ozon. Son cinéma est toujours sur un fil, à la frontière de l’étrange. On se dit que ça peut basculer d’une minute à l’autre. En voyant le film fini j’ai été encore plus surpris ! Je ne m’attendais pas à un effet de réalisme si puissant.

Comment avez-vous abordé votre travail sur le film ?
Beaucoup de réalisateurs ne connaissent pas les effets spéciaux. Notre métier consiste à leur expliquer, les rassurer et à concrétiser leurs idées, rendre possible au maximum leurs envies. J’essaie toujours de pousser et d’aider les gens qui arrivent avec des idées un peu saugrenues comme celles-ci ! La première urgence est de définir comment on va faire les choses, ce qu’il est vraiment possible de faire et les incidences sur le tournage. Par exemple, François allait devoir cadrer des déplacements virtuels, imaginer certains déplacements que le bébé ferait au final, grâce aux effets spéciaux. Tout cela devait être prévu avant le tournage.

Ce qui veut dire que vous intervenez très en amont... 
Oui, dès l’organisation du tournage. Il nous arrive même d’arriver au moment de l’écriture, comme c’était le cas avec RICKY. François est venu nous poser des questions sur ce qui était possible et ce qui allait coûter cher. Ces contraintes
l’aidaient à écrire. François est quelqu’un de très ouvert, d’intelligent, qui écoute, comprend très vite les choses, et qui a aussi un sens de la production, de ce qu’il peut se permettre.

Quelles difficultés spécifiques présentait ce projet ?
Faire voler un bébé ! On avait déjà créé des anges mais jamais un bébé volant. C’était un bel exercice, dont on s’est occupé avec la superviseur Mathilde Tollec. Le challenge était de rendre réaliste ce bébé. La moindre petite erreur et tout se casse la gueule, le spectateur n’y croit plus et sort de l’histoire. On s’est inspiré des vrais vols d’oiseaux - ou d’insectes, quand il s’agissait de mettre en mouvement les petites ailes de Ricky.

Est-ce plus difficile de faire voler un bébé qu’un adulte ?
Oui, car cela demande des mesures de sécurité supplémentaires qui entravent la recréation réaliste et la souplesse du vol. Le bébé doit être harnaché... Pour atténuer ce manque de souplesse, on a beaucoup travaillé sur la vitesse de déplacement de Ricky. On a fait des essais avant le tournage et on s’est rendu compte qu’il fallait accélérer son mouvement. Bien sûr, il se cognait partout, comme un petit oiseau enfermé dans une pièce. On a aussi testé plusieurs vitesses de battements d’ailes afin de choisir celle qui passait le mieux à l’écran.

Comment s’est élaborée l’esthétique des ailes ?
C’est François qui a choisi le design des ailes pas tout à fait blanches. Notre travail a juste consisté à lui proposer des petites variations et à faciliter la partie technique, afin qu’il puisse tourner simplement et que ces ailes soient crédibles. On a fait des recherches sur différents types d’ailes, et étudié leurs stades de développement - des moignons aux ailes finales. Et puis on les a dessinées sur un bébé pour avoir la taille exacte. François était très précis dans ses choix. L’esthétique des ailes était conçue avant le tournage mais on a ensuite affiné les couleurs, qui varient en cours de développement. Et puis on les a adaptées à la couleur de cheveux du bébé. Jusqu’au dernier moment qui nous est imparti, je crois que c’est important de garder un oeil critique et de corriger l’image. Les effets spéciaux en 3D, qui sont des images obtenues par ordinateur n’ont à la base aucune poésie, contrairement au moindre dessin maladroitement tracé par un enfant. C’est le temps que vous allez passer à travailler et peaufiner votre image numérique qui va lui en donner une. Comme des couches que vous rajoutez, et qui font que votre effet va devenir intéressant. Ce travail n’est pas
fait au feeling, c’est de l’élaboration, un artisanat long et fastidieux.

En quoi est-ce différent de travailler sur un film «d’auteur» comme RICKY plutôt que sur un gros film d’action ?
Je trouve que les «auteurs» sont plus impliqués tout le long du processus du film. Les réalisateurs américains, qui sont plus des techniciens, ont une vue souvent partielle. François, lui, avait besoin de comprendre l’ensemble du processus pour se l’approprier et faire son film. Ça donne des échanges intéressants, on se retrouve confronté à une autre manière de voir les choses et d’en parler. On avait déjà eu plusieurs expériences extraordinaires avec Wong Kar Wai ou Eric Rohmer. Je préfère avoir des discussions avec ces réalisateurs auteurs qui me parlent de cinéma et de ce qu’ils désirent comme effet plutôt qu’avec des réalisateurs «spécialisés» dans les effets spéciaux qui ne parlent que technique.