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entretiens Un Lever de Rideau

Entretien avec François Ozon

un lever de rideauQuelle a été la genèse du LEVER DE RIDEAU ?
Il y a quelques années, en flânant dans une librairie, je suis tombé sur une pièce de Montherlant, dont j’ai tout de suite aimé le titre : «Fils de personne», cela m’a intrigué et je l’ai acheté. Mais en lisant la pièce, je me suis rendu compte qu’elle ne m’intéressait pas vraiment et même qu’elle me tombait des mains. En revanche, à la fin du recueil, il y avait une autre pièce, plus courte, une vingtaine de pages, intitulée «Un incompris». Je suis immédiatement tombé amoureux de cette histoire et particulièrement du monologue que prononce Pierre à la fin. La pièce m’a paru à la fois drôle, moderne et émouvante et surtout il y avait cette langue à la fois classique et poétique capable de sublimer un propos très quotidien.

Vous avez immédiatement pensé l’adapter au cinéma ?
Oui, de la même manière que lorsque j’avais découvert la pièce de Fassbinder «Gouttes d’eau sur pierres brûlantes», je me suis dit que cela pourrait faire un film. Et comme l’année dernière, un de mes projets a été repoussé pour des problèmes de production, j’ai repensé à cette pièce. J’ai contacté les héritiers de Montherlant pour leur demander si les droits de la pièce étaient disponibles. Ils m’ont répondu oui, un peu surpris que je m’intéresse à cette pièce méconnue.

Pourquoi faire un court métrage aujourd’hui ?
J’étais dans une énergie où j’avais vraiment envie de tourner. Et puis attendre qu’un film se montesans avoir la certitude qu’il se fasse est toujours très angoissant, j’avais besoin d’aller voir ailleurs, de travailler avec des comédiens et de revenir à une légèreté que j’avais un peu oubliée. C’était du coup un vrai plaisir de travailler durant une semaine avec une nouvelle équipe que je ne connaissais pas. J’avais oublié à quel point le court métrage demande de faire des choix radicaux aussi bien économiques qu’esthétiques. Savoir que nous n’avions que cinq jours de tournage et très peu de pellicule m’a rappelé de bons souvenirs.

Pourquoi avoir changé le titre ?
Parce que «Un incompris» était déjà le titre du très beau film de Comencini et puis parce qu’il y a dans le texte de Montherlant tout un jeu de mises en abyme sur l’idée de la représentation, de la théâtralité,
du genre (vaudeville ou drame), des réactions du public, de la critique.
En fait j’ai appris en lisant cette pièce ce qu’était un lever de rideau, une petite pièce d’un acte, souvent une comédie, faite pour être jouée en prologue d’une pièce plus classique dans sa durée et sa forme. Cette idée d’un texte mineur et léger me plaisait et au fond le lever de rideau correspond au cinéma à ce qu’est le court métrage au long métrage. Choisir ce titre était ainsi une manière pour moi de rendre hommage à ces formes brèves, que j’ai beaucoup pratiquées.

La théâtralité, la longueur des dialogues ne vous ont pas fait peur ?
L’idée de la théâtralité au cinéma m’intéresse depuis toujours, et j’ai toujours pensé que les effets de distanciations n’étaient pas un obstacle à l’identification. Alors bien sûr, cela demande du travail, des partis pris tranchés, une direction d’acteurs particulière et surtout un travail pour dépasser la difficulté de la langue et la faire entendre. Mais c’est ce qui m’excite dans l’adaptation d’une pièce, cette confrontation avec un langage qui n’est pas le mien et que j’essaie de m’approprier par le truchement des corps et des voix.
Quand j’ai fait lire la pièce autour de moi, les gens étaient sceptiques, ils aimaient l’histoire de ce jeune homme avec des principes mais trouvaient cela trop théorique et bavard, ils me disaient : «tu es sûr que cela ferait un film, ce n’est pas très cinématographique...». Il me semblait qu’avec de très bons acteurs, le propos pouvait être incarné, pouvait toucher les gens. Le sujet concerne tout le monde, n’importe qui ayant eu une histoire d’amour s’est retrouvé face à des dilemmes, des compromis devant la personne aimée.

Comment avez-vous choisi les comédiens ?
Il me fallait des comédiens qui aient déjà de l’expérience pour faire entendre le texte mais aussi pour qu’on le dépasse, qu’on ne soit pas enchaîné à lui. Les acteurs devaient donc pouvoir dire le texte d’une manière fluide et en même temps exister physiquement. J’avais besoin qu’ils incarnent le texte d’une manière forte et sensuelle pour que le spectateur soit tout de suite dans l’histoire. C’est sans doute l’un des castings que j’ai fait le plus rapidement, comme une évidence. Pour les personnages masculins, Mathieu Amalric et Louis Garrel m’ont semblé avoir tous les deux un phrasé qui pouvait correspondre à l’antagonisme des deux personnages. Mathieu articule beaucoup à la différence de
Louis qui parle très vite et avale souvent les mots. Je me disais que ces deux débits pouvaient être intéressants l’un en face de l’autre. Pour Vahina, c’est une vieille histoire, je lui avais déjà proposé de jouer dans 8 FEMMES et elle m’avait avoué à quinze jours du tournage qu’elle était enceinte, du coup elle n’avait pas pu faire le film. À l’époque, elle ne l’avait pas bien vécu, moi non plus d’ailleurs. Je lui avais promis qu’un jour, on se retrouverait.

Les comédiens ont un côté élégant avec leurs costumes, très intemporels.
Pour moi, le film parle d’idéaux, de la jeunesse, de pureté et d’innocence, et très vite c’est l’image des films de la Nouvelle Vague qui m’est venue en tête, Rohmer bien sûr, mais surtout les films sentimentaux de Godard dans les années 60. J’avais envie d’un appartement blanc comme dans UNE FEMME EST UNE FEMME avec certaines cou- leurs vives qui ressortent comme la robe verte ou la couverture rouge. Cette stylisation des costumes, du décor, des couleurs donnait au film un aspect intemporel, on ne sait pas très bien quand cela se passe, c’est comme un monde en soi entre jeunes gens de bonne famille. Pour les acteurs, on se disait en riant que Louis était notre Jean-Pierre Léaud, Mathieu, Jean-Claude Brialy et Vahina, Anna Karina.

Avez-vous transformé le texte initial ?
Oui, j’ai coupé et simplifié certains dialogues, mais surtout dans la pièce, Bruno et Rosette ne font pas l’amour, ils s’embrassent seulement et c’est à partir de ce moment que Bruno décide vraiment de la quitter. Il m’a semblé que s’ils faisaient l’amour cela rajoutait plus de force et de modernité à la scène. D’une part, il y a quelque chose de cruel parce que Bruno sait qu’il fait l’amour une dernière
fois avec elle alors qu’elle ne le sait pas ou ne veut pas le savoir. Donc on peut se dire qu’il profited’elle et en même temps, on peut se demander si cette jeune fille n’est pas vierge et que c’est peut-être sa première fois. D’autre part, cela donnait au texte une part d’ambiguïté supplémentaire et surtout quelque chose de plus dramatique. Pour Montherlant, «Un incompris» était une pièce drôle et le personnage de Bruno était un peu ridicule. Pour moi, il est très émouvant et il me semblait crucial qu’on comprenne son dilemme, qu’on l’aime et qu’on suive sa trajectoire. Le fait qu’il couche avec Rosette donne plus de complexité à son personnage, le rend plus humain.

Avez-vous réfléchi à la mise en scène dès la lecture de la pièce ?
J’avais envie d’essayer de tourner au maximum en plans-séquences de manière frontale et de découper assez peu. L’important était de suivre les personnages et de ne pas interrompre leurs discours. Dès le départ, c’était un parti pris périlleux car les dialogues étaient difficiles pour les acteurs. Mais il me semblait que c’était néanmoins le meilleur moyen de se concentrer et d’écouter le texte. Ensuite, il y a le fait de filmer en scope, un format que j’avais déjà utilisé dans LE TEMPS QUI RESTE, et qui s’accorde paradoxalement très bien avec l’intimité, les joutes oratoires et les conflits internes des personnages.

La pièce de Montherlant est sous titrée «comédie en un acte» mais on sent que le drame affleure sous la comédie. Avez-vous d’emblée refusé de trancher entre les deux genres ?
Je pense que le film commence un peu comme un vaudeville avec une situation type, une femme et deux hommes. Au début, la discussion est légère, presque badine. Cela pourrait très bien être une situation de boulevard, mais la fin change tout. Montherlant ne voulait pas que cela se termine sous forme de drame mais il m’a semblé important qu’il y ait une vraie émotion à la fin du film, montrer que ce personnage allait au bout de son idée et donc fatalement au bout de sa souffrance. Au fur et à mesure, les trois personnages prennent tous une dimension différente de l’archétype qu’ils sont au départ, ils souffrent et traversent le temps d’une après-midi une expérience qui les transforme et les rend plus profonds qu’ils n’en avaient l’air au début.

Le film aborde le thème du retard, quel rapport avez vous avec le temps en général ?
Personnellement je suis plutôt ponctuel, et ne suis pas vraiment «un névrosé de la montre» comme Bruno. Mais au contraire de Montherlant qui pouvait rompre brutalement une relation pour cause de retard, je n’ai pas son intransigeance. En théorie, je trouve excitant le temps de l’attente dans une relation amoureuse car propice à toutes sortes de sentiments contradictoires, souvent révélateurs de nos sentiments profonds, allant du désir à la haine en passant par le mépris ou une forme de masochisme. Mais dans le travail, il est plus difficile d’avoir cette distance, surtout quand on fait un film et que chaque minute coûte de l’argent.

 

Entretien avec Louis Garrel

Un Lever de rideauVous êtes habitué à jouer au théâtre mais comment se prépare-t-on à jouer dans un film avec autant de dialogues ?
C’est vrai qu’au début, peut-être pour Mathieu aussi, j’étais comme ivre de ce texte. Je crois que je n’ai jamais eu autant de mots à dire même dans un long métrage. Mais la spécificité de la pièce est qu’elle est extrêmement bien articulée, l’écriture est très pure, très fluide. J’ai vite compris que les émotions viendraient d’elles-mêmes, qu’il n’y avait qu’à bien connaître les dialogues. J’avais juste peur que le texte devienne une sorte de troisième personnage, c’est-à-dire extérieur. Il fallait être à la fois respectueux du texte car la pensée est dans les mots et on ne peut pas trahir ça, mais aussi il ne fallait pas être trop révérencieux, ne pas le vénérer car à la fin, on finirait par ne plus le faire entendre.

Comment avez-vous travaillé avec François ?
Une fois que j’ai pris connaissance du texte de la pièce, j’ai dit à François : «c’est bien si on le fait, mais en tout cas il faut répéter». On a donc fait quelques lectures et une ou deux répétitions. Ensuite, pendant le tournage, François laisse assez faire. Les acteurs sont plutôt libres. Mais quand on joue dans un film qui adapte une pièce de théâtre, il faut garder à l’esprit qu’un acteur prend moins de liberté. À cause de l’apprentissage du texte il est beaucoup plus obéissant.

Vous jouiez au théâtre le soir pendant le tournage, cela vous a-t-il aidé ?
J’étais fatigué. Jouer le jour et la nuit, c’est comme être amnésique ou dans un état de rêve éveillé. On ne sait plus trop ce qu’on fait, on évite de trop réfléchir.

Cette expérience de tournage est radicalement opposée à celle des AMANTS RÉGULIERS où vous incarniez un personnage plus éthéré, contemplatif.
Oui, c’était la première fois que je jouais un personnage que je ne rêvais pas d’être. Dans la pièce, il est dit que c’est un personnage d’un autre âge, je me suis demandé ce que cela voulait dire. J’ai l’impression que Bruno n’existe pas ou plutôt que la tragédie de ce jeune homme est de vivre dans un monde qui ne correspond pas à ses mœurs.

Cela vous semble improbable de risquer de perdre un amour à cause d’un problème de ponctualité ?
Moi, j’arrive toujours en retard et le moment où je ne suis pas au rendez- vous alors que je devrais y être, est comme un moment hors la loi, assez jouissif, c’est lié à l’égoïsme je pense, à l’idée qu’on pardonne tout aux inadaptés. Bruno lui, tient à son principe. C’est une forme d’intransigeance morale. Il ne considère pas que l’homme et la femme puissent être deux êtres parfaitement étrangers l’un à l’autre. D’une certaine façon, il est intolérant. Il n’accepte pas le mystère de Rosette, il voudrait qu’elle soit un duplicata de lui-même, un être qui pense comme lui. Il n’arrive pas à comprendre que cette façon d’être en retard n’est pas une offense envers lui mais plutôt une façon de le charmer, de le séduire.

Bruno est-il fou, comme Rosette le lui dit à la fin, excédée par son idée fixe ?
Je crois que c’est dans un livre de Flaubert où il y a cette phrase : «êtes-vous un sot ou un fou. Par orgueil vous répondrez que vous êtes un fou». Bruno est peut-être orgueilleux, alors il répondrait probablement qu’il est fou. Pour moi, son orgueil vient du fait qu’il pense qu’un retard est une atteinte à sa personne. Il considère que le temps de l’attente est un temps qui lui appartient et que Rosette en offensant ce temps-là, offense son amour. En même temps, cela se tient comme raisonnement, on pourrait autant penser qu’il est raisonnable.

Il est difficile de trancher comme il est difficile de dire si l’histoire d’amour entre Bruno et Rosette pourra repartir.
C’est l’avantage et l’inconvénient d’être un homme passionné. À la fois, se rendre fou car la personne qu’on aime arrive en retard est une preuve d’amour et acquitter cette même personne pour le même motif est un terrible échec. Bruno est terriblement passionné et les passions sont vouées à l’échec.

S’il se sépare de quelqu’un qu’il aime, Bruno est un personnage tragique.
La Rochefoucauld disait qu’avec les personnes qui nous ressemblent on s’ennuie et qu’avec les autres, on s’irrite. Bruno s’irrite car il a une idée de l’amour, c’est là où la tragédie apparaît, car il est dans une relation à trois irréconciliable. Il y a lui, sa muse et entre eux, l’amour. Ce Dieu amour qu’il faut respecter comme une forme pure, idéale.

Malgré la fin tragique du film, il y a un aspect vaudeville.
C’est vrai qu’il y a une dimension comique. La scène où je me cache dans la salle de bain par exemple. Je n’ai jamais joué Feydeau et j’adorerais, je me suis donc dit «joue là comme du Feydeau». Mais l’échec de l’histoire d’amour, s’il y a échec, est moins désespéré pour le spectateur car la rupture arrive parce que le type s’est entêté et non pas à cause d’un tissu social du genre le personnage est pauvre ou malade, ou elle le quitte pour un autre. L’amour est ici impossible à cause de l’entêtement d’un homme. J’ai l’impression qu’il y a une forme de leçon à tirer de cette histoire comme dans un proverbe ou comme dans une fable de La Fontaine.

 

Entretien avec Mathieu Amalric

un lever de rideauQu’est-ce qui vous a attiré dans ce projet de court métrage adapté de Montherlant ?
Je ne connais pas l’œuvre de Montherlant. Je me souviens juste que Christophe Malavoy avait joué dans «La ville dont le prince est un enfant». En lisant la pièce, j’ai découvert un auteur un peu oublié avec une langue surannée, un texte qui pose une question «faut-il vivre ou pas avec des principes ?». Cela m’a plu de partir dans un projet a priori bizarre, hors mode où la modernité n’était pas évidente comme chez d’autres auteurs de théâtre beaucoup joués comme Musset. Là, c’était aux acteurs avec l’aide du metteur en scène, de créer cette modernité, de l’inventer pendant le tournage.

Vous ne saviez pas vraiment dans quoi vous vous engagiez.

On avait les jetons avec Louis et puis quand j’ai vu le film, je me suis dit : «tiens, c’est bien». Cela traite des mêmes problèmes que peuvent rencontrer les jeunes d’aujourd’hui : machine arrive en retard, elle est amoureuse de truc... Au fond, il y a quelque chose d’aussi futile que le loft de M6 avec des histoires qui n’ont pas beaucoup d’intérêt en apparence, un personnage dit : «elle arrive en retard, putain, je la jette», l’autre répond «mais attends, mais te prends pas la tête», tout ça, c’est juste une histoire d’orgueil. Sauf que dès la deuxième phrase, on se dit, tiens, ils parlent bizarre ces gens-là. Dire ce texte aujourd’hui, c’est dangereux. François Ozon aime les risques et moi aussi. S’il n’y a pas de risques, cela ne m’intéresse pas.

Comment avez-vous travaillé cette langue difficile ?

Il fallait apprendre le texte à la virgule près, sinon ce n’est pas amusant. Je le lis plusieurs fois, je le dis à haute voix, ensuite, je tape tout à l’ordinateur, je comprends comment les structures de phrases sont
faites, après je l’écris à la main pour l’apprendre et puis je le dis tout le temps, en scooter, sous la douche. Au bout d’un moment, cela devient une langue assez familière. C’est comme du muscle, il faut l’entraîner à faire des pompes. C’était important de respecter le texte, ne pas rajouter des «heu», des«là». Essayer de ne pas être dans une chose naturaliste et pourtant bizarrement cela semble au bout d’un moment extrêmement naturaliste, c’est très étonnant.

On a l’impression que c’est facile pour vous d’être acteur.

Peut-être parce que je n’ai jamais pensé le devenir. Je n’ai pas une formation de comédien. Parfois, il m’arrive d’être ahuri d’arriver à dire les mots dans l’ordre, de constater que mon cerveau arrive à commander ma langue, je ne dis pas ça par coquetterie. J’ai de plus en plus peur avant un tournage. Avant je me disais «ce n’est pas moi qui prends les risques, vous savez que je ne suis pas acteur», maintenant que j’ai continué dans ce métier, je ne peux plus penser cela face à un réalisateur, c’est aussi moi qui prend les risques.

Comment s’est passé votre rencontre avec François Ozon ?

J’étais très curieux de voir comment fait un type qui filme plus vite que son ombre. Pour moi, c’est mystérieux. Il est curieusement calme. À l’inverse des réalisateurs qui marinent, lui a pris le problème à l’envers, c’est quand il ne tourne pas qu’il est nerveux. Du coup, cela donne une espèce d’ouverturepuisque le tournage n’est pas dangereux pour lui. Il est disponible à accueillir les accidents sur un tournage. Il aime découvrir pendant qu’il tourne, laisser une part de mystère advenir. Il ne cherche pas à être plus fort que le film. Il y a des choses qui arrivent par hasard qu’il est capable d’utiliser. Par exemple, la barbe de mon personnage, son côté hirsute.

Un élément non prévu qui révèle quoi de votre personnage ?

Le premier jour du tournage, je suis arrivé mal rasé et François m’a dit «tiens, reste comme ça». En visionnant le film, j’ai immédiatement ressenti la différence incroyable entre la beauté du jeune couple face à mon personnage, un type voûté, un peu cassé. Bruno et Rosette ressemblent à des statues grecques, ils ont des peaux d’albâtre, justement parce qu’ils n’ont pas encore renoncé à leurs principes. Alors que mon personnage a renoncé à certains principes car la vie est comme ça, on ne peut pas continuer à vivre dans un monde idéal. Il s’en sort par une sorte de cynisme et cela donne ce crapaud, cette statue bouffée par la mousse. Ce décalage physique est vraiment saisissant. Cette idée d’avoir de la barbe, on n’y avait pas pensé.

Votre personnage Pierre est homosexuel contrairement à la pièce initiale.

Oui, cela s’entend sur un seul mot : «quand j’attends un garçon», c’est tout. Il ne fallait absolument pas que je tique, que je fasse ressortir le mot. Cela devait sembler naturel. On s’est posé la question avec François mais finalement on n’a pas fait la version où je dis «quand j’attends une fille». La question était de savoir s’il y avait oui ou non compétition entre Bruno et Pierre au sujet de Rosette ou si au contraire, on privilégiait entre les deux garçons une forme d’ambiguïté. Peut-être que Pierre est attiré par Bruno, on peut se poser la question.

En tout cas, il lui donne des conseils, lui fait part de son expérience ?

Oui, il est une sorte d’initiateur pour Bruno. Il a dû le sortir, lui appren- dre la vie parce qu’il est passé par les mêmes choses. Il connaît ce que ressentent des personnes plus jeunes. Lui aussi s’est probablement dit : «j’en ai rien à foutre de la gloire, je n’aurais que des amitiés pures, je ne coucherai qu’avec des femmes ou hommes que j’aime». Toutes ces choses qui sont bouleversantes dans la jeunesse. Il a un regard tendre sur Bruno et en même temps il doit se dire «tu verras coco». Mon personnage qui a aussi un côté Scapin, participe à l’initiation de son ami. Il lui énonce l’étape qu’il est en train de franchir.

Comme s’il était cynique au fond ?

Non, il a simplement renoncé à ses principes, il a vieilli. Dans la première partie, il s’en sort par la désinvolture du dandy, par une manière d’être détaché du monde. Mais cette manière d’être se révèle fausse dans la dernière scène où il y a une forme de tristesse, et la sensation d’être brutalement concerné par ce qui arrive.

Dans votre dernière tirade, Pierre tente de consoler Bruno, il lui dit que Rosette reviendra et que tout cela n’aurait été qu’une classique brouille amoureuse. Est-ce la morale de l’histoire ?

Le texte et le film ne sont ni moralisateurs, ni moralistes car la fin est ouverte. Bruno dit : «nous verrons». Il s’agissait seulement de poser un problème mais il n’y a pas un homme qui est puni car il aurait mal agi. Pour moi, ce qu’il faut plutôt retenir c’est la plénitude entre Bruno et Rosette qui a eu lieu. Ils ont fait l’amour ensemble, il y a eu une possession et ce désir fort entre eux, qu’ils font extrêmement bien passer aux spectateurs. C’est cela qui est ignoble dans l’amour : quand tout à coup après l’acte physique un moment inouï se délite. Mon personnage exprime un désir plus compliqué qui est perverti parce qu’il a quelques années de plus et qu’il a déjà reçu quelques coups de couteau dans le cœur.


 

Entretien avec Vahina Giocante

un lever de rideauComment François Ozon vous a présenté son projet ?
J’avais déjà croisé François plusieurs fois et cela fait un moment que j’ai envie de travailler avec lui. Pour UN LEVER DE RIDEAU, au début, il ne m’a pas donné beaucoup de précisions, il m’a seulement dit qu’il voulait réunir un trio d’acteurs dans un huis clos. J’aime bien cette façon qu’il a d’entourer les choses d’un halo de mystère. Et puis, il m’a présenté cela sous la forme d’un jeu, d’une expérience à tenter ensemble. Il m’a demandé si cela m’amusait de tenter l’aventure, je n’ai pas hésité.

Vous aviez failli tourner avec lui dans 8 FEMMES. Coïncidence, le LEVER DE RIDEAU est aussi adapté d’une pièce de théâtre.
Oui, c’est drôle, je n’avais pas fait le rapprochement. Mais là, je suis la seule femme entourée de très beaux hommes. Finalement, je n’ai pas perdu au change. Louis Garrel et Mathieu Amalric sont deux acteurs incroyables. Dans le film, ils arrivent à nous captiver malgré la difficulté des dialogues. Dans leur bouche, le texte prend une dimension magique, poétique.

Et votre personnage Rosette ?
Moi, c’était un peu un cas à part parce que le dialogue de Rosette est vraiment moins compliqué. Par rapport aux deux autres personnages, Rosette est une fille plus simple, plus instinctive, plus spontanée. Elle a un côté nunuche, surtout au début quand elle arrive avec ses nattes. C’est à la fin où elle prend toute sa dimension, quand elle se révolte.

Votre personnage évolue en effet physiquement et mentalement ?
Oui, Rosette apprend au fur et à mesure du film à devenir une femme. Au début, elle est légère comme un papillon, elle ne comprend pas vraiment ce qui se passe entre elle et son ami. Au fond, elle doit se dire que les choses ne sont pas si sérieuses que ça. Et puis cela se complique, elle entre dans ce passage très court de la vie d’une femme où l’on prend conscience qu’une histoire d’amour ne va pas de soi. Avec cette expérience, Rosette sort de l’enfance, elle s’endurcit d’un coup.

Rosette est un personnage ambigu, à la fois naïve et séductrice.
Elle est à la fois dans un calcul car elle n’est pas toujours très honnête avec lui mais je ne pense pas qu’elle veuille consciemment lui faire le mal. Quant à la séduction, c’est peut-être le seul moyen d’expression qu’elle
onnaisse, elle titille la paranoïa de Bruno pour s’amuser. Elle n’est pas assez intelligente pour consciemment faire souffrir Bruno et puis à la fin du film, elle souffre vraiment. Ce qui est important, c’est que le spectateur se fasse sa propre opinion de Rosette. C’est peut-être une sombre menteuse mais elle est touchante. Bruno tombe amoureux d’elle aussi pour cela et on comprend alors son agacement, son épuisement.

Rosette dit à un moment «j’en ai marre d’avoir affaire à un fou», est-elle victime de la folie de Bruno ?
On dit souvent que ce sont les femmes qui sont compliquées mais le film prend le contre-pied de ce cliché. Ici, c’est l’inverse, Bruno crée les complications par son refus obsessionnel des retards. En même temps, je n’avais pas envie de faire de Rosette la victime de Bruno, pour moi, c’était important qu’on ne se dise pas «pauvre petite chérie d’amour qui se fait jeter comme une malpropre». Le problème dans une relation amoureuse c’est qu’on remet toujours la responsabilité de l’échec sur l’autre, en réalité la responsabilité est partagée. Bruno et Rosette sont autant responsables l’un que l’autre de leur histoire d’amour. Ils sont ensemble responsables mais pas coupables.

Parce qu’elle aussi participe aux rapports de force dans le couple.
Ils sont deux jeunes gens qui se cherchent et cela fait partie de l’apprentissage amoureux. La maturité d’un couple, c’est probablement le stade où l’on a plus besoin de se mesurer ou que l’on a compris que cela ne servait plus à rien, car on était de toute façon radicalement différents ou complémentaires. Rosette et Bruno n’ont pas compris cela. Finalement, le film montre que les personnages n’arrivent vraiment bien à s’entendre que quand ils sont au lit, quand c’est la chair qui parle. Ils sont alors comme deux aimants qui s’attirent alors que leurs cerveaux sont en contradiction et leurs visions de la vie opposées.

Rosette apporte aussi une dimension comique au film avec sa robe, sa coiffure.
Ce qui est amusant, c’est qu’on a l’impression que tous les personnages jouent dans une pièce différente. Rosette arrive d’une comédie pour se retrouver plongée dans la tragédie grecque jouée par Bruno. Elle ne comprend plus ce qui lui arrive. Quant au costume ou à la coiffure de Rosette, François savait exactement ce qu’il voulait. C’est lui qui m’a fait mes nattes. D’ailleurs, elles ne sont pas très bien réussies, elles ont un côté tordu, faites en deux temps, trois mouvements mais cela colle très bien au personnage, à son côté Fifi Brindacier.

Est-ce que comme Rosette, vous arrivez tout le temps en retard ?
Non, je suis sans doute la seule de l’équipe à être arrivée à l’heure à tous les rendez-vous. J’ai d’ailleurs dit à François que jouer Rosette était pour moi un vrai rôle de composition. Je connais le cliché de l’actrice qui arrive tout le temps en retard mais franchement, je déteste autant les clichés que faire attendre les gens.