| |
|

|
François
Ozon : Entretien Dossier de Presse
5x2 raconte une histoire en partant de
la fin. Cette forme à rebours a-t-elle été le
point de départ du film ?
Non, la première idée était
de refaire un film sur le couple. J’avais déjà abordé ce
thème dans GOUTTES D’EAU SUR PIERRES BRÛLANTES,
en m’appropriant le texte de Fassbinder. Il l’avait écrit à 19
ans et cette vision adolescente du couple, cruelle et déjà pleine
de désillusion, m’avait plu. Avec 5x2, j’avais
envie de revenir sur le couple avec mon expérience d’aujourd’hui,
mais sans donner trop d’explications. J’ai l’impression
que c’est une facilité de dire que c’est le
quotidien qui tue un couple, il peut y contribuer mais ce n’est
souvent qu’un vernis, pour masquer les vraies divergences
entre deux personnes. Les raisons sont plus profondes, et c’est ça
qui m’intéressait : filmer des moments forts de la
vie d’un couple sans donner uniquement ce quotidien à suivre.
Comment est venue l’idée
de raconter l’histoire à rebours ?
J’avais été marqué par
le téléfilm “Two Friends” de Jane Campion,
une relation d’amitié racontée à l’envers.
On commençait par la séparation de deux amies, jusqu’au
moment de leur rencontre. Souvent les narrations à l’envers
engendrent une forme de suspense : on attend la révélation
finale. Et là, la seule révélation à la
fin du film était que les deux amies ne venaient pas du
même milieu social. J’avais été touché par
cette approche de l’amitié, qui nous faisait revivre
une relation à rebours au point qu’à la fin
du film on avait presque oublié que les personnages finiraient
par ne plus s’entendre, on pouvait essayer d’y croire à nouveau.
Cette narration m’a tout de suite semblé idéale
pour une histoire d’amour.
Pourquoi ?
Quand une histoire d’amour se termine et
que l’on essaye de se la remémorer, on repense d’abord
et surtout aux derniers moments qu’on a vécus, ceux
qui ont mené à la rupture. Il me semblait donc que,
pour avoir un regard juste et lucide sur l’histoire d’un
couple, il fallait commencer par la fin et revenir petit à petit
vers la rencontre. Plus on remonte dans le temps, plus on va vers
une forme plus légère, presque d’idéalisation.
Je voulais faire partager différentes émotions que
traverse un couple au cours de son histoire : l’indifférence,
le dégoût, l’effroi, la jalousie, la rivalité,
la complicité, l’attraction... Avec aussi la tentative,
dans chaque partie, de traverser un courant différent du
cinéma. On commence avec un film de chambre dramatique et
psychologique et l’on passe, dans la seconde partie, la plus
ancrée socialement, dans un film français plus classique.
Pour le mariage, j’ai revu des films américains et,
pour la rencontre, je voulais retrouver quelque chose dans l’esprit
des films estivaux de Rohmer. J’avais aussi l’envie
de transformer le film au cours de la projection, que les enjeux
et le ton changent dans chaque partie. Ça m’amusait
par ailleurs d’essayer de commencer le film par les scènes
les plus fortes et de voir si cette progression dramatique pouvait
fonctionner. Sur le tournage, je disais en riant : “On commence
comme du Bergman, et on terminera comme du Lelouch.”
Comme dans IRRÉVERSIBLE, vous partez
d’un point de rupture pour remonter au “bonheur originel”.
Mais, chez Gaspard Noé, ce bonheur universel est détruit
par un événement extérieur. Alors que, chez
vous, il semble intrinsèque au cours des choses...
Oui, et c’est pour ça que je n’ai
pas privilégié les moments forts. Quand il y avait
un pic scénaristique, un événement signifiant
- comme quand Marion couche avec l’Américain ou que
Gilles est absent pendant l’accouchement - j’ai essayé de
le traiter de la manière la plus lisse possible, pour faire
en sorte que le spectateur n’ait pas la possibilité de
se dire à ce moment-là : “Voilà la raison
pour laquelle ils vont se séparer”. Le film devait
rester ouvert, éviter toute démonstration malgré sa
construction, et que les gens comblent les ellipses en y mettant
leur propre histoire.
Il s’agissait donc de donner suffisamment
de détails pour intéresser le spectateur et pas
trop pour que l’histoire conserve sa part d’universalité.
Quand s’est effectué ce travail de dosage ?
J’ai travaillé dans ce sens aussi
bien au scénario que pendant le tournage et le montage.
Il s’agissait essentiellement de gommer les moments où les
relations étaient trop dialoguées ou expliquées.
Dans la scène du dîner par exemple, on comprenait
que le personnage de Gilles était au chômage alors
que sa femme travaillait, donc que c’était lui qui
s’occupait de l’enfant. Du coup, ça enterrait
un peu trop le personnage et accentuait son côté dépressif
face au côté énergique et battant de sa femme. Ça
pouvait donner encore une raison à leur séparation,
on tombait dans un cas particulier. La gageure du film était
d’utiliser cette forme à l’envers sans psychologiser.
On se dit qu’on va en apprendre toujours un peu plus alors
qu’en fait, leur relation devient presque insaisissable,
amène à une forme d’abstraction. Par ailleurs,
je ne voulais pas réduire cette histoire de séparation à : “Ça
ne pouvait que mal se terminer.” Effectivement ça
se termine mais, au fond, pour moi, ce n’est pas grave. L’important
est d’avoir vécu cette histoire. Je voulais même
que le dernier plan sur ce couple donne envie de la revivre, d’y
croire à nouveau. Je tenais particulièrement à ce
paradoxe entre la construction à rebours, qui est tranchante
et “irréversible”, et la progression du film
vers une fin lumineuse et optimiste. En apparence.
La séparation, le dîner entre
amis, la naissance de l’enfant, le mariage et la rencontre...
Le nombre et le contenu des parties se sont-ils imposés
tout de suite ?
À un moment, je me suis demandé s’il
ne manquait pas une sixième partie entre la naissance et
le mariage, un moment de bonheur à deux, avant que l’enfant
n’arrive. Et puis je me suis aperçu que ce moment
de bonheur total avait lieu pendant le mariage. Il était
incarné par le temps de la danse. Et puis, au fond, il faut
avouer que le bonheur d’un couple ne m’inspire pas
vraiment, j’ai du mal à écrire une scène
sans avoir l’envie de la plomber un peu...
Et l’idée de ponctuer chaque épisode
par une chanson italienne ?
Au début, le film devait s’appeler
ironiquement “Nous deux”, en référence
au magazine, dont j’avais d’ailleurs filmé des
couvertures pour le générique. Je ne les ai pas conservés,
mais j’avais besoin d’un contrepoint à la noirceur
de certaines scènes, j’ai donc pensé au romantisme
des chansons italiennes, qui sont l’incarnation presque cliché du
sentimentalisme. La souffrance étant davantage du côté de
l’homme dans le film, j’ai choisi des voix d’hommes.
Les chansons d’amour italiennes les plus belles et les plus émouvantes
sont souvent interprétées par des hommes, au contraire
des chansons françaises.
Vous avez tourné le début
du film, puis vous vous êtes interrompu cinq mois avant
de tourner les deux dernières parties. Pourquoi ?
C’est un luxe de pouvoir travailler ainsi.
Commencer à tourner, s’arrêter, poursuivre l’écriture
du scénario à partir de la base concrète que
constitue ce premier tournage, entamer le montage et repartir en
tournage. C’est une méthode de travail très
enrichissante et, pour ce film, ça me semblait d’autant
plus important que j’avais écrit très vite
les trois premières parties mais que je bloquais sur la
fin, surtout la rencontre. En tournant la première partie,
j’imaginais dans un certain flou qu’au moment de la
rencontre Marion pourrait être en deuil de la mort de son
ami. Mais une chose aussi forte à la fin aurait fait relire
l’histoire tout à fait autrement. Tourner en deux
fois m’a permis d’éviter ce genre de facilités
scénaristiques et a donné aux comédiens le
temps de se transformer physiquement et de préparer leur
rajeunissement.
Vous aviez déjà expérimenté cette
manière de tourner en deux fois dans SOUS LE SABLE...
Dans la deuxième partie de SOUS LE SABLE,
je pensais au départ devoir clarifier la disparition de
Bruno Cremer. Mais, quand j’ai tourné la première
partie, je me suis rendu compte que Charlotte Rampling était
tellement porteuse de fiction que je pouvais me permettre de ne
pas donner de réponse. Il suffisait d’aborder des
pistes sans les développer complètement et que chacun
se débrouille avec le mystère du visage de Charlotte.
5x2 fonctionne un peu sur le même principe : à partir
du moment où l’on croit au couple que forment Valeria
Bruni-Tedeschi et Stéphane Freiss, on ne fait que les suivre
dans des situations assez banales. Cette incarnation était
primordiale, il fallait qu’ils portent le film pour que je
puisse me permettre, dans la seconde partie, d’aller vers
ce côté épuré, moins scénarisé.
Comment s’est passé le casting
?
Au début je suis parti sur un casting de
stars, mais je me suis rendu compte qu’il fallait des acteurs
davantage vierges dans l’esprit du spectateur pour que l’on
puisse plus facilement s’identifier à eux. Ce qui
m’intéressait, c’était de trouver un
couple, non de trouver un acteur plus un autre. Il fallait que ça
soit une évidence, qu’on croie d’emblée à leur
vécu commun, qu’il y ait de la familiarité et
de la complicité entre eux. Ce sont des choses toutes simples
: on met deux personnes côte à côte et l’on
se dit : “Ah oui, c’est possible.” Pour les essais,
j’ai fait jouer une séquence de SCÈNES DE LA
VIE CONJUGALE de Bergman, quand le personnage de Liv Ulmann vient
voir son mari pour signer les papiers du divorce. Ils se disputent
pour une pendule lors du partage des biens, au moment du divorce.
Ils ont chacun une histoire d’amour de leur côté,
lui est malade, elle s’apprête à partir en voyage,
mais ils refont l’amour, il y a une complicité qui
revient, ils ont gardé un attachement fort l’un à l’autre.
Cette scène est passionnante parce qu’elle offre à jouer
aux comédiens une succession de sentiments variés
et profonds.
Ce sont des rôles particuliers qui
vous ont donné envie de voir Stéphane Freiss et
Valeria Bruni-Tedeschi ?
Stéphane, je l’avais remarqué au
théâtre dans une pièce de Yasmina Reza, il était à la
fois charmant et un peu inquiétant. En le filmant pendant
les essais, j’ai tout de suite senti qu’il avait une
grande intériorité à l’image. Il exprime
une présence masculine forte et, en même temps, une
certaine absence, une fragilité, quelque chose d’un
peu enfantin dans le regard. Pour Valeria, je pensais que, sous
son apparence de vulnérabilité, surexploitée
dans les films, pouvait apparaître comme une force. Je trouvais
donc intéressant de montrer ce côté double.
Elle a incarné beaucoup de personnages qui ne mettaient
pas en valeur sa féminité et sa beauté, qui
nécessitaient qu’elle ait une manière un peu
névrotique de se tenir, de marcher et de se recroqueviller
sur elle-même, avec les cheveux qui cachent la moitié du
visage. Pour ce film, je voulais qu’elle s’ouvre physiquement
et qu’elle se sente belle.
Dans le dernier plan, le temps se suspend
comme à la fin de SOUS LE SABLE.
À partir d’une situation concrète
(“on va se baigner”), le plan prend une charge symbolique,
et j’avais envie d’une image type “Nous deux”,
les amoureux face à un coucher de soleil, alors que tout
le reste du film évite cette imagerie. Au vu de toute l’histoire
qui vient de s’écouler, ce plan de roman-photo prend
une tout autre valeur aux yeux des spectateurs, il est nourri par
tout ce qu’on a vu précédemment. Et puis il
me semblait important que ce dernier plan soit suffisamment long
pour laisser le temps au spectateur de repenser à ce qu’il
vient de voir, de se re-raconter l’histoire dans l’autre
sens.
|
 |
Valeria
Bruni-Tedeschi : Entretien Dossier de Presse
5x2 est construit sur cinq moments de
la vie d’un couple, Marion et Gilles, que nous découvrons à rebours.
Que représentent pour vous ces cinq périodes ?
Ce sont les différentes étapes qui
constituent toute histoire amoureuse. À chaque fois, j’avais
l’impression que François arrivait à nous faire
pointer du doigt le cœur de ces étapes : le cœur
de ce qu’est une rencontre, un mariage, avoir des enfants,
se séparer... Stéphane Freiss et moi incarnons des
personnages humains et concrets mais nous sommes aussi des archétypes.
Lui, c’est l’Homme, et moi, la Femme.
Comment aborde-t-on un personnage qui
est aussi un archétype ?
Ça aurait pu me faire sentir abstraite
parce que c’est vrai qu’on n’avait pas beaucoup
de détails sur leur vie et leur passé. Mais j’avais
vraiment l’impression qu’on incarnait l’Homme
et la Femme, dans toute leur beauté et leurs mesquineries
aussi. Je me sentais un peu dans un travail d’épuration,
de pureté. François m’a demandé de me
transformer, physiquement et psychologiquement. Comme si, à chaque
fois, il fallait jouer quelques notes seulement.
Comment s’est passée la rencontre
avec François Ozon ?
Il m’a seulement dit : “J’ai
envie de te proposer mon film, mais je veux te demander si tu es
d’accord pour être belle. C’est la condition.” C’était
un peu bizarre et cru comme question, mais ça m’a
plu. Être belle, c’est surtout se permettre d’être
belle. C’est une façon de ne pas se cacher, de ne
pas avoir honte, de lever la tête, de se tenir droite et
d’avancer. Jusque-là, j’avais souvent joué des
personnages qui avaient une tendance à se sentir victime
de leurs névroses ou d’hommes méchants. François
m’a enlevé cette béquille. Je n’étais
plus une victime mais une femme, avec des besoins humains et normaux,
et aussi un grand appétit de bonheur. J’ai ressenti ça
très fortement dès les quelques pages que François
nous a données au départ. C’est ça qui
m’a vraiment donné envie de faire le film. La dynamique
du personnage coïncidait avec ce que j’avais envie de
vivre dans mon travail et ma vie à ce moment-là.
Il y avait une musique qui correspondait à ce que je voulais
entendre. J’avais envie de faire le film comme Marion a envie
d’être heureuse.
Aviez-vous également de l’appréhension
?
Oui, ça fait peur parce que c’est
nouveau, qu’on n’a pas l’habitude. Mais 5x2 fait
partie des films que j’ai acceptés sans hésiter.
J’aurais pu me dire que François me trouvait moche
s’il me demandait de maigrir ou de me teindre en blonde.
Et bien non, parce que je me sentais regardée avec amour.
Il avait un regard qui me faisait me sentir “juste”.
Je sentais que même mes défauts étaient intéressants,
et que mes émotions étaient les bienvenues. On me
donnait ma place. Ce n’est pas que la place était
plus grande ou plus petite. C’est simplement que c’était
la mienne et elle était juste pour ce personnage, ce film-là.
François a une façon esthétique de filmer
la réalité sans que ce soit superficiel. Je trouve ça
intéressant. J’aime beaucoup ses cadres. Quand j’avais
vu SOUS LE SABLE, je cherchais un cadreur et un chef-opérateur
pour mon propre film et j’ai tout de suite voulu contacter
celui de son film. Le problème c’est que le cadreur
c’était lui ! D’habitude, je ne suis pas spécialement
quelqu’un qui pense au cadre, mais les siens m’émeuvent
en tant que spectatrice. Et, en tant qu’actrice, je me sentais
bien cadrée, comme à l’intérieur d’un
tableau.
Est-il très directif ou vous laisse-t-il
trouver vous-même la place à occuper dans l’espace
?
Les deux. Il nous laisse venir, trouver nos mouvements
et nos endroits, notre rythme. Mais il doit aussi trouver le sien.
On s’adapte l’un à l’autre sans jamais
se sentir contraint.
Aviez-vous vu ses autres films ?
Oui, c’était un réalisateur
qui m’intéressait. Je trouve courageux et téméraire
qu’il fasse des choses si différentes à chaque
fois. J’aime son travail avec les acteurs, comment sa caméra
se pose sur les gens. Il a permis à Charlotte Rampling d’exprimer
beaucoup de profondeur et d’humanité. Je m’identifie
vraiment à elle dans les films de François.
Et l’idée des chansons italiennes
qui ponctuent le film ? Avez-vous pris cela pour un hommage à vos
racines ?
Pas vraiment, je n’ai pas cette prétention-là !
Il y a quelque chose de romantique, de kitsch et d’ironique
parfois dans ces chansons italiennes. Ça donne de l’humour
au film, c’est encore une autre clé pour le regarder.
Et puis il y a aussi de l’espoir dans ces chansons italiennes,
l’envie d’aimer, d’être aimé. Cette
volonté d’amour et cette naïveté étaient
une autre raison pour moi d’accepter de tourner le film.
Dès le début on sent que Gilles et Marion ne se sont
pas mariés par opportunisme ou par ennui. On sent que, physiquement, ça
a été bien entre eux, qu’ils ont été amoureux,
que c’était un vrai couple avec des rêves. Ce
n’est pas un couple cynique. Malgré les échecs,
les expériences et les exemples négatifs, le film
raconte que c’est bien de se jeter dans la folie et l’utopie
de l’amour en croyant que ça va marcher. C’est
le contraire des “histoires d’amour finissent mal”.
C’est “les histoires d’amour commencent bien” !
Il y a eu cinq mois d’interruption
entre le tournage de la première et la deuxième
partie. Comment l’avez-vous vécu ?
Ça m’a permis de maigrir et de changer
un peu physiquement. J’avais vraiment le temps pour travailler à être
différente. Ce sont des modifications fortes que je n’aurais
pas pu faire en deux mois. Mais j’ai quand même trouvé cette
interruption un peu longue. J’avais peur de perdre mon personnage,
de vivre autre chose, de partir ailleurs dans ma tête.
Avez-vous vu les premiers rushes avant
de commencer le deuxième tournage ?
Non, je n’avais pas envie. Même si
je faisais un travail physique, je ne le faisais pas de l’extérieur
mais de l’intérieur. Après avoir réalisé mon
film et m’être vue sur une table de montage quatre
mois dans tous les sens, je n’ai plus trop de problèmes
avec les rushes, j’ai eu le temps de démystifier “moi-même” à l’écran
! Mais ça ne me sert pas de me voir.
Est-ce que François Ozon vous a
demandé de voir et de vous inspirer de certains films
?
On a vu un bout du mariage de Meryl Streep dans
VOYAGE AU BOUT DE L’ENFER, et un extrait d’IL ÉTAIT
UNE FOIS EN AMÉRIQUE avec De Niro et la danseuse dans la
voiture. Mais François ne demandait pas vraiment qu’on
les voie. Il n’y a pas de volontarisme de cet ordre chez
lui. Ce n’est pas comme ça qu’il travaille.
De mon côté, je ne sais pas pourquoi, mais j’ai
pensé beaucoup aux femmes de Truffaut en général.
Je trouve que ce sont les plus belles femmes du monde. Elles sont à la
fois sexy et très réelles. Alors, parfois, je me
disais que j’étais dans un film de François
Truffaut !
C’était la première
fois que vous retourniez à votre métier de comédienne
après être passée à la réalisation.
Avez-vous abordé le jeu différemment ?
Oui. Ça me donnait encore plus de plaisir
qu’avant. J’appréciais le luxe d’être
là “uniquement” pour jouer. Ma responsabilité d’actrice était à fuir
chez les hommes. En même temps, je me sens un peu artificielle
en disant cela. J’ai l’impression de dire des choses
qu’il faut dire mais je n’en suis pas sûre. Surtout,
je n’ai pas abordé mon travail de cette façon-là.
Je ne me suis pas placée en théoricienne de l’amour,
je me suis mise au service de l’histoire. Avec simplement
cette idée que Marion est quelqu’un qui veut être
heureuse. C’était ça, mes données. Quand
vous avez vu le film, quelle a été votre réaction
? Le film m’a semblé plus sentimental et mélancolique
que ce que je croyais. Moi, j’ai joué avec les sentiments,
mais je ne pensais pas que François était lui aussi
sentimental. En fait, il l’est tout autant et ce film, comme
SOUS LE SABLE, dévoile ça de lui. toujours la même,
mais la conscience du côté ludique de mon métier était
encore plus grande. Et puis l’énergie de François
est elle aussi tellement ludique et joyeuse...
Et jouer avec Stéphane Freiss ?
Sur le tournage, on est “tombés amis” comme
on dirait “tomber amoureux”. Je l’aime beaucoup.
On était heureux de se voir chaque matin. Quand on avait
des problèmes, on s’en parlait, on essayait de s’aider.
On avait déjà tourné ensemble dans un téléfilm
d’Alain Tasma, il y a quelques années, mais on ne
se connaissait pas. Sur 5x2, on a eu très vite une complicité,
comme si on se connaissait depuis longtemps. Simplement en nous
voyant marcher dans la rue, dans une voiture ou boire un café,
on pouvait croire que nous étions un couple. Ou, en tout
cas, deux personnes très très proches. C’est
mystérieux, ces alchimies.
Est-ce pour cela que François Ozon
vous a choisis pour incarner le couple de 5x2 ?
Je crois qu’il y avait effectivement une
chose évidente quand on a fait les essais avec une scène
extraite de SCÈNES DE LA VIE CONJUGALE de Bergman. On devait
jouer ce couple très en colère l’un contre
l’autre mais qui est encore lié par le passé et
l’amour. Ce couple est en guerre et en séparation
et, malgré tout, on se dit : “Peut-être qu’ils
ne devraient pas se séparer.” Et ça, c’est
aussi vrai pour le début du film de François.
Gilles semble plus fragile que Marion.
Pensez-vous que cela correspond à quelque chose du couple
en général, à quelque chose de notre époque
?
J’ai du mal à répondre, je
ne sais pas faire de généralités et je ne
comprends rien au couple ! Dans mon expérience personnelle,
peut-être qu’il y a plus de lâcheté de
la part des hommes que de la part des femmes, plus de lâcheté et
de difficultés à prendre des initiatives, à prendre
le taureau par les cornes, à affronter des choses, à parler, à être
présent quand il y a des problèmes. C’est vrai
qu’il y a une sale tendance à fuir chez les hommes.
|
 |
Stéphane Freiss
: Entretien Dossier de Presse
Quelle a été votre réaction à la
lecture du projet de 5X2 ?
Très sincèrement, ça n’aurait pas été un
film de François Ozon, je ne l’aurais pas accepté.
Il y avait quarante pages au maximum ; il n’avait écrit
que trois épisodes sur les cinq. On ne savait d’ailleurs
pas exactement combien il y en aurait et dans quoi on partait.
L’important était donc de regarder avec qui je m’embarquais.
Il y avait François et ses films, donc je savais déjà en
partie ce que j’acceptais. Et puis Valeria. Ces deux êtres étaient
fondamentaux pour moi. On a attaqué le film dans l’ordre
dans lequel on le voit à l’image et je n’aurais
certainement pas été dans cet état de confiance
et d’abandon pour ces scènes impudiques si ça
n’avait pas été eux.
La scène à l’hôtel est effectivement
assez dure...
Cette scène ne faisait que quelques lignes dans le scénario
où il était écrit qu’on faisait l’amour.
C’est ensuite qu’elle a évolué. Mais,
tout de suite, les dés on été jetés.
François a une manière d’aborder, avec une
apparente légèreté, des choses qui sont d’une
extrême gravité. On ne peut pas penser que c’est
seulement par insouciance. Il y a chez lui une innocence, une fraîcheur,
une naïveté sur certaines choses, mais je pense surtout
qu’il y a une véritable intelligence, un instinct
animal. Normalement, quand j’attaque un film, je sais d’où vient
mon personnage et où il va. Je lis et relis mille fois l’histoire
et toutes les scènes me permettent de me construire. J’ai
toujours été habitué à travailler comme ça.
Mais, sur 5x2, il fallait tous les jours oublier cette manière
de fonctionner, oublier de me poser la question de mon passé et
de mon futur. Il fallait être, au présent, créer
le vécu d’un couple, sans pourtant savoir qui était
la femme qui était à mes côtés, ni comment
je l’avais rencontrée. Il fallait se regarder, écouter,
ouvrir tous ses sens au maximum. Apprendre à se construire
dans l’instant, avec l’autre, autour de l’autre,
jamais à son détriment.
Est-ce ce qu’on pourrait appeler une forme d’improvisation
?
Oui et non. On a respecté l’histoire, mais on a simplement
mis de la chair là où il y avait des mots et des
silences. Je n’avais jamais fait ça. François
fait partie de ces auteurs qui sont capables d’aller chercher
chez les acteurs des choses improbables et très profondes.
Il charge son rapport à l’autre de ludicité et
de tendresse. Et, derrière ça, il y a des choses
beaucoup plus violentes, ambiguës et troublantes. On s’accroche à cette
tendresse et à ce jeu pour aller chercher en soi. Après
la scène à l’hôtel, François nous
a dit : “Vous m’avez surpris. Je ne m’attendais
pas à ce que vous me donniez autant.” Ça nous
a d’abord fait rire. En fait, je pense qu’il était
sincère. C’est aussi sa force. Il met tous les ingrédients
dans une marmite et puis il porte à ébullition. Comme à tous
les magiciens, il y a des choses qui lui échappent. C’est
ce qui a fait que tout cela a l’air très vrai.
On peut se dire que 5X2 appelle moins les interprétations
que l’identification immédiate.
Je pense qu’il y a les deux. La première réaction
est effectivement que les gens se retrouvent dans ces cinq étapes.
Mais je pense aussi que l’on peut se poser la question de
savoir ce qui s’est passé entre les étapes.
Avec Valeria, on se demandait toujours si chaque chapitre était
suffisant pour nous emmener au chapitre suivant. Est-ce qu’on
n’allait pas manquer d’éléments ? Quand
on lisait le scénario, on ne se rendait pas compte de la
portée de certains gestes. Ça semblait très
anodin. C’est le film monté qui donne un sens. Les
conséquences d’une scène ne prennent leur poids
que par rapport à ce qu’on n’a pas montré avant, à ce
blanc entre deux périodes que le spectateur nourrit de sa
propre interprétation. La scène, c’est à la
fois la scène elle-même et le néant qui l’a
précédée.
Il y a aussi le passage du temps, entre les parties. Comment
faire passer trois ans ?
Au théâtre, c’est une question que je me suis
souvent posée. Ici, au bout d’un moment, je ne me
la suis plus posée. J’ai lâché prise.
Je me suis dit que François savait ce qu’il faisait.
Il est aussi très proche du travail de la maquilleuse et
du coiffeur. On se parlait, cela suffisait à me rassurer.
5X2 a été tourné en deux fois. Comment
l’avez-vous vécu ?
Sur les trois premières parties du film, qui correspondent
au premier tournage, j’ai été fort comme jamais
dans ma vie ! Ça me galvanisait de travailler autrement,
de me prouver que j’en étais capable. Je m’appuyais
sur deux êtres que j’adorais et ce lien affectif me
donnait des ailes. Quand on s’est quittés à la
fin de ce premier tournage, ça a été assez
pénible. Je n’avais pas envie de me séparer
d’eux, ni de l’équipe. Je pense qu’eux
non plus ! On devait laisser passer deux mois, il y en a eu cinq
finalement. C’était long, d’autant que je n’avais
vu aucune image du film. Pendant ce temps-là, j’ai
tourné LE GRAND RÔLE de Steve Suissa, un film qui était
tout le contraire de 5X2. C’était un vrai et beau
mélo avec une narration classique et une situation très
claire. Ça m’a ramené à une autre manière
de travailler, à un autre contexte, d’autres gens.
Le rôle était très dur, celui d’un homme
qui perd sa femme d’un cancer. Quand je suis revenu sur le
tournage de 5X2, je n’étais peut-être plus aussi
insouciant et léger. Ces deux dernières parties incarnent
le bonheur quand les autres traitent plus de la séparation
et sont chargées de choses beaucoup plus sombres. C’est
la joie de la rencontre et j’avais l’impression d’être
moins intense. Au contraire de Valeria, qui avait fait un travail
physique, et semblait rayonner. Cela en reste pas moins une période
vraiment heureuse. L’harmonie était toujours très
forte.
Ça vous gênait de ne pas voir les rushes
?
En général, les rushes sont importants pour prendre
conscience de ce que l’on fait et se rafraîchir la
mémoire, se remettre dans une situation. Ici, dans la mesure
où il n’y avait pas de récit classique, ça
m’aurait juste permis de me rassurer, de voir si le couple
fonctionnait, si je n’étais pas trop mauvais ni trop
vilain quand j’étais nu ! Mais François n’y
tenait pas. Vraiment pas !
Comment s’est passé le travail avec Valeria
Bruni-Tedeschi ?
J’avais fait un téléfilm avec Valeria il y
a quinze ans. On avait passé un mois ensemble mais il n’y
avait pas eu rencontre, ni mauvaise ni bonne. On n’était
sans doute pas mûrs pour se rencontrer. Pour 5X2, la complicité fut
immédiate. Grâce à François bien sûr
et parce que l’on ne savait pas très bien vers quoi
on partait. L’absence de structure du film rendait les choses
encore plus excitantes. Inconsciemment, on s’est peut-être
dit que si on ne passait pas par l’étape de l’abandon
et d’une véritable curiosité l’un vis-à-vis
de l’autre, il ne se passerait rien. À mon avis, on
s’est tous les deux complètements ouverts et j’ai
certainement rencontré l’une des filles les plus touchantes
que j’ai connues dans ma vie. Valeria est une fille que j’admire,
dans sa force et sa détresse. C’est une souffrance
quotidienne mélangée à une volonté de
vie.
Quel regard portiez-vous sur votre personnage ?
Avant de commencer le film et à la fin de chaque période,
François nous interviewait. Il nous demandait qui étaient
nos personnages, où ils allaient, d’où ils
venaient. Pour faire une synthèse de ce que je m’étais
imaginé, je pensais que Gilles était trouble dans
sa sexualité ; que son échec avec Marion, comme ses échecs
précédents, prouvait qu’il cherchait invariablement
des femmes alors que c’était un homme qu’il
devait rencontrer ! J’étais persuadé que mon
frère avait découvert son homosexualité avant
moi. La sexualité des Ferron, c’était l’homosexualité !
J’en étais convaincu.
Vous étiez influencé par le fait que l’on
est dans un film de François Ozon ?!
J’ai envie de dire non mais je n’en suis pas sûr
! François est quelqu’un d’impénétrable.
Tout ce qu’il amène couvre l’histoire d’un
certain mystère dans le rapport sensuel à l’autre.
Ce mystère-là, je me suis dit qu’il fallait
que je le perce. Quand François m’a dit que Gilles
violait Marion à l’hôtel, ça m’a
conforté dans cette lecture. Je me suis dis : “Gilles
va faire face à sa propre sexualité et lui montrer
qu’il n’est pas l’homme qu’elle croyait.” Je
me libérais de cette relation hétérosexuelle
en affichant les prémices de ma nouvelle vie, qui serait
homosexuelle. Je suis resté longtemps sur cette idée.
Ce n’est qu’à la toute dernière interview
que j’ai dit à François : “Je crois que
j’ai fait fausse route ; je crois mais je n’en suis
pas sûr ! J’attends de voir le film.”
Et maintenant que vous avez vu le film ?
Aujourd’hui, je lis ce geste comme un acte de détresse
complète qui fait qu’à certains moments on
fait des choses qu’on déteste. Il y a une fragilité chez
Gilles et une force chez Marion. Ce n’est pas un couple classique
et orthodoxe et pourtant il y a ici une vision universelle du couple.
Je trouve que c’est la réussite de ce film, qui n’est
pas linéaire et attendu dans sa construction ni dans les
réponses qu’il donne. J’aime ce film par dessus
tout. Je ne regrette pas toutes mes errances sur l’idée
que je m’étais faite de la sexualité de Gilles.
J’en ai tiré une énergie qui m’a servi
dans le jeu. Gilles est un homme fragile mais ce n’est pas
un mou. Il voit que son couple dérape et lui échappe.
Il en souffre simplement comme beaucoup d’hommes.
La nuit de noces, l’accouchement, les moments charnière
de leur vie de couple, Gilles et Marion les vivent séparément.
J’ai beaucoup souffert de devoir jouer les scènes
de maternité. Moi, je n’aurais jamais réagi
comme Gilles ! Mais l’instinct et l’inconscient sont
plus forts que tout. On fait tous des actes inexplicables qu’on
ne lit pas sur le moment et qu’on comprend bien plus tard.
Il ne faut pas donner de réponse à ça. La
lâcheté de Gilles à l’hôpital et
la trahison conjugale de Marion lors de la nuit de noces synthétisent
toutes les autres défaillances qu’on n’a pas
eu le temps de voir dans le film. François a une vision
du couple assez sombre. Mais le couple n’est pas la réponse à tout.
Est-ce que deux êtres qui décident de créer
un couple sont supérieurs à ceux qui ne le décident
pas ? Cela s’inscrit dans une société qui est
en train de bouger, où le couple n’est plus un monopole
ou une exclusivité mais un choix.
Avez-vous l’impression que ce film va modifier le
regard du public sur vous, définitivement faire oublier
votre image de jeune premier ?
Mon image de jeune premier a heureusement beaucoup bougé ces
dernières années. LES CHOUANSc’était
il y a quinze ans ! C’est aujourd’hui une image obsolète.
J’ai beaucoup joué au théâtre des dix
dernières années. François y est venu me voir.
Cela lui a peut-être permis de voir des choses plus complexes,
ambiguës et contradictoires que j’ai profondément
en moi et que certains n’ont pas fait l’effort de voir.
Il a également osé parier sur moi. Je lui en serai
reconnaissant à vie. Il m’a redonné l’envie
de faire vraiment du cinéma.
|
Autres entretiens
lors de la sortie de 5x2 :
Le
Figaro (08/2004) |
|