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Propos recueillis par Jacques Grant
(Janvier 2000 / Dossier de Presse)
Un couple:
Depuis longtemps je voulais faire un film sur un couple, sur
la difficulté de vivre à deux et de supporter le
quotidien. En découvrant la pièce de Fassbinder au
théatre, j'ai réalisé que je n'avais pas besoin
d'écrire un scénario original, puisque cette pièce
existait, et qu'elle correspondait à ce que j'avais envie
de raconter. À la fois drôle et émouvante,
cette déchéance d'un couple me touchait intimement.
Il se trouve par ailleurs que j'ai toujours admiré Fassbinder
aussi bien pour son oeuvre que pour sa vie de cinéaste,
sa manière de faire des films coûte que coûte,
avec ou sans argent, avec une troupe fidèle, et dans une
belle boulimie.
La marge:
Le couple de la pièce est un couple d'hommes, mais l'homosexualité n'est
jamais posée comme un problème, comme dans Le
droit du plus fort (1974), où Eugen amène son
ami Franz dîner chez ses parents, sans que cette situation
soit traitée de manière particulière.
La force de Fassbinder est de plonger le spectateur dans l'anecdotique
et la vie quotidienne d'un couple particulier, et de réussir à donner
une vision universelle du couple.
Fassbinder disait souvent que la marginalité n'existe pas.
Il affirmait que plus les gens vivent en dehors de la norme sociale,
plus ils s'approprient les schémas dominants des relations
humaines.
J'ai aimé cette manière mécanique, organisée
et très efficace de montrer que nous ne cessons de reproduire
le système de Droit du plus fort. Franz tente de
reproduire sur Anna ce qu'il a lui-même appris et subi de
la part de Léopold. Mais ce n'est pas sa propre identité qui
s'exprime, il n'y croit pas vraiment et ça ne marche pas.
Les années 70:
Ce refus de la notion de la marginalité ne
pouvait être formulé que par un homme des années
70, particulièrement lucide sur les ambiguïtés
de la libération sexuelle. C'est pourquoi j'ai voulu être
fidèle à cette époque dont Fassbinder est
tant imprégné.
J'ai essayé d'éviter au maximum l'effet mode actuel
de ces années, en atténuant tout le folklore rétro
et les clichés qui en découlent. Avec le décorateur,
nous avons voulu garder du mobilier et des ambiances des années
60 et ne pas trop marquer l'époque. Il faut dire aussi que
ces années ont été beaucoup moins flamboyantes
pour les Allemands qu'en France. Ils commençaient juste à sortir
d'une longue période de travail, de reconstruction avec
toujours une forte culpabilité liée au passé.
Les décors s'en ressentent, ils ne sont pas de couleurs
vives mais plutôt tristes, avec cette mode des murs en fausse
brique, peints en noir ou blanc, que Fassbinder à lui-même
beaucoup utilisés dans ses films.
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L'Allemagne:
L'Allemagne est le premier pays étranger
où j'ai voyagé enfant, et l'allemand fut ma première
langue à l'école. Je partais chaque été dans
la famille de mon correspondant à Hambourg et j'en ai gardé un
grand amour pour ce pays.
Volontairement, je n'ai pas souhaité que le poème
d'Heinrich Heine et que les chansons en allemand soient sous-titrées,
afin que les Français soient obligés de percevoir
différemment cette langue, dans sa musicalité et
son mystère. Les Français n'aiment pas entendre cette
langue, elle les renvoie naturellement à une période
historique difficile.
Artifice:
Mes deux modèles pour cette adaptation
au cinéma d'une pièce ont été Les
larmes amères de Pétra Von Kant (1972) - frontalité,
tournage en huis-clos, studio, pas d'extérieurs pour aérer
- et Smoking no smoking , où Alain Resnais assume
l'essence théâtrale du texte aussi bien dans le décor,
le jeu des acteurs ou les artifices du langage (je tenais à ce
que mes acteurs français jouent à être allemands,
comme dans les films d'époque hollywoodiens où les
acteurs américains sont à la cour de Louis XIII,
ou comme dans Whity (1970), le western en allemand de Fassbinder.
Invoquant Sternberg et Sirk, Fassbinder disait que seul l'artifice
permet l'intrusion de la vérité des personnages.
J'ai essayé de suivre ce principe dans ma mise en scène:
entraîner le spectateur dans la logique du film, et lui permettre
ainsi de mieux accompagner les personnages.
L'artifice n'est pas synonyme d'exhubérance. Dans ce film,
il est pour moi une manière frontale de voir la réalité,
incluant le spectateur.
Trivialité:
Comme chez Aldrich, la trivialité chez Fassbinder révèle
la vérité des personnages, et ainsi les rend plus émouvants.
Les disputes sur des problèmes quotidiens et des délais à priori
anodins provoquent chez le spectateur une complicité gênée
qui rend plus proche les personnages. Il me semblait important
de donner de la grandeur à ces "petites choses".
D'autre part, la rapidité de cette proximité débouche
instantanément sur des choses à la fois drôles
et terrifiantes.
En voyant la pièce de Fassbinder au théâtre,
j'avais été surpris de constater que j'étais
quasiment le seul à rire dans la salle, comme d'ailleurs
souvent au cinéma devant ses films. On a toujours tendance à prendre
très au sérieux et de manière dramatique son
oeuvre, parce qu'elle est profondément pessimiste. Il me
semble pourtant que de cette noirceur se dégagent justement
une vitalité, une force, et une capacité de distanciation
qui appellent le rire. J'ai ainsi voulu appuyer certaines situations
comiques, notamment dans la cruauté naturelle de Léopold
envers Franz et Véra, mais aussi en créant ce moment
de danse, comme un moment de défoulement, où brusquement
les personnages échappent au dialogues et laissent leur
corps s'exprimer de manière grotesque et émouvante.
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Amorces:
Un procédé à peu près
systématique chez Fassbinder consiste à rétrécir
le champ de l'écran par des amorces de murs, de portes,
de vitres, de plantes vertes qui recadrent et emprisonnent encore
plus les personnages.
Ses cadres sont très vite implacables, et le fait de filmer
parfois les actions derrière des vitres donne l'impression
de voir les personnages comme des poissons dans un aquarium.
Pour le dernier plan du film, j'avais prévu une fin plus
optimiste. Après la scène où Véra esquisse
le geste de reprendre son manteau et finalement le laisse sur le
cadavre de Franz, mon point de vue était que si elle abandonnait
ce manteau, c'est qu'elle se libérait de quelque chose,
qu'une partie d'elle-même pouvait mourir à travers
Franz. J'avais donc prévu qu'elle ouvre la fenêtre,
qu'elle aère cette pièce qui sent la mort, et que
l'on entende la vie du monde extérieur. Or mon décorateur,
pour des raisons financières, n'avait pas prévu que
cette fenêtre s'ouvre. Le temps d'installer une fenêtre,
il m'est alors venue l'idée que Véra reste enfermée
et qu'elle ne réussisse pas à ouvrir cette fenêtre, à jamais
prisonnière comme la plupart des héros de Fassbinder.
J'ai tourné les deux fins et j'ai gardé finalement
la plus noire.
Les maheureux:
Franz et Léopold sont tous le deux malheureux.
Franz entre le désir de Léopold et perd son identité,
tandis que le pygmalion Léopold ne cesse de reproduire le
même schéma. Il dit lui-même qu'il se fatigue
très vite, qu'il perd le goût des choses, après
l'exaltation de la nouveauté. Une fois que la certitude
de son pouvoir de domination est établie, il s'ennuie et
se complaît dans un train-train quotidien.
Ni l'un ni l'autre ne s'épanouit, la réalité ne
tient pas ses promesses et comme l'a souvent dit Fassbinder: "Il
n'y a pas d'amour, il n'y a que la possibilité d'un amour".
Le cas de ce couple est quasi unique dans l'oeuvre de Fassbinder:
l'intellectuel est le dominé, contrairement par exemple
au Droit du plus fort. Franz est un étudiant, il
aime les poèmes, lit des livres, va au théâtre,
il pourrait mépriser intellectuellement Léopold,
banal représentant d'assurances, mais son désir d'amour
le conduit à se rabaisser pour se mettre à sa portée
et sous son emprise.
Tout le monde dans la vie peut connaître une telle situation,
mais habituellement la sblime. C'est incroyable de penser qu'à 19
ans Fassbinder ait pu décrire avec une telle justesse, une
telle maturité cet abaissement volontaire dans sa trivialité à la
fois vitale et suicidaire.
Véra:
Je n'ai pas suivi à la lettre le texte de Fassbinder,
j'ai changé quelques dialogues, certaines situations, l'âge
de Léopold, et ce qui précède la fin, notamment
le personnage de Véra, qui n'avait pas vraiment d'utilité dramaturgique
et faisait un peu office de pot de fleurs. Gouttes d'eau
sur pierres brûlantes est une oeuvre d'adolescence que
Fassbinder n'a jamais montée, l'estimant inaboutie. J'ai
tenté de l'enrichir avec des éléments de son
oeuvre future. Ainsi, j'ai réutilisé l'histoire qui
l'avait inspiré pour L'année des treize lunes (1978),
en faisant de Véra un transexuel et en posant la question
de l'identité du personnage en parallèle avec celle
de Franz.
Pour Franz, Véra apparaît comme ce qu'il pourrait
devenir sous l'influence de Léopold et son suicide est une
manière d'y échapper.
Finir le film sur Véra m'a semblé naturel, aimant
particulièrement l'autorité avec laquelle Fassbinder
fait ses films du côté des victimes. Mais en tournant
ce dernier plan, j'étais un peu inquiet de l'effet du travelling
arrière, je craignais qu'il soit ressenti comme un éloignement,
une séparation alors que Véra avait fini par devenir
le personnage qui me touche le plus, et que je ne voulais pas qu'on
la quitte, en oubliant son histoire. Heureusement la découverte
de la chanson Traüme de Françoise Hardy pendant
le montage a permis à ce dernier plan d'exister miraculeusement
comme je le voulais, faire coexister à la fois un sentiment
de distanciation esthétique et de proximité émotionnelle. |
Autre entretien lors
de la sortie de Gouttes d'eau sur pierres Brûlantes :
Monsieur
Cinéma (03/2000) |
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