1990-2000 vu par François
Ozon (revue Les Cahiers du Cinéma n°542 01/00)
Selon vous, quels sont les événements,
films, cinéastes, acteurs, images, techniques...qui ont
marqué le cinéma dans les années 90 ?
En vrac et sans ordre de préférence,
voilà ce qui m'a marqué et aidé à faire
du cinéma pendant toute cette décennie:
La beauté simple et brutale de Kids de
Larry Clark.
L'émotion procurée par les collusions "accidentelles" de
corps dans Crash de Cronenberg (cf. le trop bel accident
de Nouvelle Vague de Godard).
Les plans séquences et l'utilisation de la musique dans Principio
y fin de Ripstein.
Le regard et le corps émacié de Dutronc dans Van
Gogh de Pialat.
Le silence, la robe d'un garçon et les larmes interminables
d'une femme taiwanaise dans Vive l'amour de Tsai Ming-Liang.
La fascination pour la diabolique machinerie cinématographique
dans Close Up de Kiarostami.
L'adieu cruel de Chabrol à Stéphane Audran dans Betty.
La jubilation de la narration dans L'Esprit de Caïn de
DePalma.
Les errances et le corps d'un criminel dans J'ai pas sommeil de
Claire Denis.
La mèche rebelle d'Igor dans La promesse des Dardenne.
L'humanité mystique et les plans pleins d'odeurs de L'Humanité de
Bruno Dumont.
Et enfin, le souvenir des amis si proches et disparus trop tôt
dans I'll be your mirror de Nan Goldin.
Comment votre pratique du cinéma a-t-elle évolué au
cours de cette décennie, et comment l'envisagez-vous pour
la suite ?
Les années 90 ont été pour
moi une permanente évolution puisque je suis passé des
films amateurs en super 8 aux courts métrages d'école,
au moyen métrage, au premier long métrage fauché,
au long métrage au budget serré et enfin au troisième
long métrage fait dans des conditions presque normales.
La suite, je l'envisage avec l'espoir de continuer à faire
des films, avec souvent une nostalgie pour mes petits films, faits
en super 8 de manière artisanale en une journée,
sans son, une torche dans une main et la caméra dans l'autre,
avec pour acteurs des amis et pour public une dizaine de proches.
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A Propos des courts-métrages... par
Stéphane GOUDET (magazine POSITIF n°432 02/97)
Entretien réalisé à Paris le 17 décembre
1996.
Quelle différence faites-vous entre
un court et un long métrage?
Peu m'importe la durée d'un film. Mieux vaut un bon
court de 10 minutes qu'une nullité d' une heure et demi!
Le court métrage est un essai. Comme il n'y a pas d'enjeux
commerciaux, pas de sanction du public, on peut se permettre d'expérimenter
ce qu'on veut. Mais il faut qu'on sente une personne et un regard.
Or souvent on voit des produits calibrés
pour être vendus à Canal+ ou transformés
en téléfilm, des petites fictions bien sages. On
montre qu'on sait diriger les acteurs de manière académique,
pour pouvoir faire ensuite de la pub, des clips ou des longs métrages.
Moi, j'aime les courts métrages nés d'une vraie nécessité et
qui fonctionnent dans leur durée propre: par exemple, Dimanche
ou les fantômes, Bien sous tous rapports et Sur la
plage de Belfast.
Profession: réalisateur. Est-ce quelque
chose que vous assumez?
Maintenant oui. Mais ça n'était pas forcément
le cas en sortant de la FEMIS. Vous faites une grande école
qui donne l'équivalent d'environ bac+6 et vous vous retrouvez
au RMI! Le court métrage, c'est du bénévolat.
Vous ne pouvez payer personne et vous n'êtes pas payé.
A partir du moment où vos films passent à la télévision,
vous touchez un peu d'argent, mais qui ne permet pas de survivre.
Il se trouve que mes films ont obtenu pas mal de prix. J'ai travaillé un
peu à côté, j'ai fait mes 507 heures et je
suis devenu intermittent du spectacle.
A 29 ans, vous avez réalisé une
dizaine de court-métrages, sans compter une trentaine
de films en super-8. Pourquoi tant de courts?
Parce que je suis à la fois boulimique et flemmard.
Un court métrage, ça s'écrit vite et se tourne
vite. Quand je faisais mes films en super-8 pendant mes trois années
en fac d'art plastique, j'en réalisais environ un par mois,
parfois deux par semaine. C'étaient des films écrits
en 2 ou 3 heures et tournés en un week-end. J'ai gardé un
peu ce rythme effréné. Si c'était possible,
je tournerais tous les matins une scène, monterais l'après-midi
et recommencerais le lendemain. Le court métrage c'est aussi
la possibilité de "faire des gammes", comme dit Godard,
de s'entraîner, donc de risquer. D'ailleurs j'aime les cinéastes
boulimiques, dont les films ne sont pas forcément tous réussis,
mais qui ont une vraie ligne et une carrière passionnante
comme Fassbinder, ou Chabrol qui alterne de gros nanars et des
films magnifiques.
Pourquoi envisager maintenant de faire un long
métrage?
Tout le monde me demande: "Quand passes-tu au long?" Même
ceux qui défendent le court! Cette attente commence à me
poser des problèmes pour obtenir des subventions, pour aller
dans les festivals... Une robe d'été et Scènes
de lit ont été refusés à Clermont-Ferrand.
Je crois qu'on se dit: Ozon, ras-le-bol. Il a fait suffisamment
de courts. On a vu ses films partout. Il n'a plus besoin d'aide. C'est
comme si j'étais désormais indésirable dans
le monde du court métrage; comme si, dans les festivals,
on ne pouvait que découvrir des gens et pas les confirmer.
Je crois que ce serait plus facile pour moi de faire aujourd'hui
un long qu'un court. A moins de prendre un pseudonyme. Il m'importe
de réaliser des films. Je me fous qu'ils soient courts ou
longs. Je serais prêt à faire une carrière
en ne tournant que des courts. Mais ça parait économiquement
difficile.
Votre passage par la FEMIS a-t-il favorisé la
production de vos films?
Incontestablement. C'est comme une grosse boîte de production.
Vous avez une équipe et suffisamment de moyens pour faire
des films de qualité. Et quand vous en sortez avec 2 ou
3 courts métrages, vous avez acquis une carte de visite
et une crédibilité non négligeable.J'ai eu
des aides du CNC et des achats télé grâce aux
films que j'avais réalisés à la FEMIS. Les
films de l'école ont mauvaise presse, mais elle rassemble
en réalité des personnalités très diverses.
Le problème à l'époque où j'y étais,
c'est que le concours d'entrée était celui d'une
grande école pour khâgneux. Il écartait les
candidats qui avaient une grande créativité mais étaient
incapables d'écrire un devoir structuré en trois
parties. D'où le cliché intello de la FEMIS et le
fait que plein d'élèves n'aient jamais fait de films
en en sortant.
Que pensez-vous de la distribution des courts
métrages en salles?
Si les films sortent en salles juste pour qu'on puisse dire
qu'ils sont sortis, ça n'a aucun intérêt! Le
problème est de savoir si le public est prêt à les
voir... Moi, j'aimerais bien qu'il puisse se déplacer pour
un bon film de 10 minutes dans une salle qui organiserait des scéances
tous les quarts d'heure. Soyons réaliste: faut-il un avant-programme?
Peut-être. Les exploitants et les projectionnistes le plus
souvent se foutent des courts métrages et préfèrent
passer de la pub. Est-ce qu'il faut légiférer? Vous
savez que, sur les films français, le distributeur touche
de l'argent issu d'un fonds de soutien lorsqu'il diffuse un court
métrage avant un long. Mais que recherche-t-il? Un film
de moins de 5 minutes; Peu lui importe la qualité. En général,
il choisit de mauvais films à gag, bien consensuels. Quant
aux programmes de courts métrages, j'ai l'impression qu'ils
ne marchent pas tellement. Les seuls à avoir un peu de succès
sont les films de Jacques Maillot, donc d'un seul auteur, ce qui
a le mérite de la cohérence; mais les programmes
de courts où l'on compte cinq, six films de cinéastes
différents, en général, c'est un désastre.
Le public n'est pas prêt à voir tant de courts à la
suite. Et moi non plus d'ailleurs! On en a vite ras-le-bol. Il
faut chaque fois rentrer dans un univers différent, ils
sont très rarement réussis...
Que représentent pour vous les festivals
de courts métrages?
Etant donné que la plupart des 400 courts métrages
tournés chaque année ne sortent pas en salles, les
festivals restent le principal moyen de reconnaissance et la meilleure
vitrine du court. Le problème, c'est que nombre de festivals
n'ont aucune ligne éditoriale. Clermont-Ferrand, par exemple,
est à mon sens victime de son succès. On ne sait
pas trop s'ils veulent proposer un panorama du court métrage
de l'année écoulée ou s'ils opèrent
des choix subjectifs. Alors c'est un peu tout et n'importe quoi.
Ils ont raté Madame Jacques sur la croisette et Vers
le silence, qui sont peut-être difficiles, mais qui méritent
d'être projetés. Si on ne les montre pas dans les
festivals, où vont-ils être vus? Les programmateurs
manquent souvent de courage. Ils vont vers la facilité du
film à gag, alors qu'il faudrait représenter chaque
genre de courts, en privilégiant les plus audacieux.
Quel regard portez-vous sur vos propres films?
Une robe d'été est, je crois, mon film
le plus réussi en tant que court métrage, avec Action
vérité parce que j'assume, dans l'un et l'autre,
la manipulation du spectateur. Je le prends par la main et l'emmène
où je veux. J'ai fait Action vérité pour
le tout dernier plan même si, auparavant, l'aspect ludique
du langage me semble être déjà un moyen d'appréhender
la violence de la découverte de la sexualité. Dans Une
robe d'été, je joue sur la séduction au
départ pour arriver à la scène où les
deux mecs baisent, qui fait rire jaune les spectateurs. Je voulais
que, au contraire de La petite mort, le film soit léger,
sans aucune culpabilité. C'est un film complètement
irréel, un conte de fées, qui arrive au bon moment
par rapport à la sexualité et au sida. D'où sans
doute son succès. |