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Entretiens Regarde La Mer

regarde la mer

Propos recueillis par Claire Vassé DOSSIER DE PRESSE

Le point de départ: la maternité:
"Beaucoup d'amies de mon âge étaient enceintes et je sentais qu'elles vivaient un vrai dilemne, l'envie d'avoir un enfant et la peur de sacrifier leur carrière. Cette oscillation entre un désir de maternité pas complètement assumé et celui de s'épanouir dans le travail m'intéressait.
Souvent, ces maternités arrivaient d'ailleurs par accident et j'étais fasciné par le décalage qu'il y avait entre la modernité des revendications professionnelles de ces femmes et les discours régressifs qu'elles tenaient contre l'avortement.
D'autre part, j'avais remarqué que leur maternité les mettait dans une situation de responsabilité, et de sacrifices sans qu'il y ait forcément au départ la volonté de mettre fin à une vie plus libre et volage."

Les actrices:
"Lorsque la comédienne Sasha Hails est tombée enceinte, j'ai suivi de loin sa maternité et je me suis dit que c'était peut-être le moment d'aborder le sujet dans un film, d'autant plus que j'avais déjà tourné avec elle Une rose entre nous (mon court métrage de fin d'études à la Fémis). Ce projet lui permettait de concilier ses désirs de mère et d'actrice puisqu'elle ne se séparerait pas de son bébé.
En ce qui concerne Marina De Van, j'avais été très impressionné par son premier court métrage, Bien sous tous rapports. Sa personnalité, sa force, son talent de comédienne et de réalisatrice m'ont donné envie de la rencontrer et très vite je me suis rendu compte qu'elle correspondait physiquement au personnage. Elle était prête à se mettre en danger et à accepter de jouer un personnage qui ne serait pas toujours gratifiant.
Je sentais également qu'une alchimie intéressante pouvait naître de la rencontre de ces deux actrices, notamment du contraste détonnant de leurs physiques."

Le tournage:
"Pour bien suivre la progression des deux personnages, nous avons tourné dans la chronologie. J'étais un peu dans le flou et indécis sur certaines scènes. L'évidence s'installait petit à petit en fonction de ce que nous avions précédemment filmé.
Par ailleurs nous avons été aussi contraints de suivre le rythme du bébé et de respecter ses heures de sommeil. Mais sans subterfuge pour le faire crier: il hurlait naturellement, dès que sa mère le quittait!
Je ne voulais pas que Sasha connaisse l'histoire mais qu'elle reste vierge et découvre l'intrigue au jour le jour. Je lui avais juste dit qu'il s'agissait d'elle même et de son bébé sur une île.
Je crois que cette façon de tourner lui a permis d'être libre, et de jouer sans trop réfléchir."

Le point de vue:
"Le vrai problème de mise en scène était celui des points de vue: "Quand faut-il quitter celui de Sasha pour adopter celui de Tatiana?"
J'ai finalement préfére que le film fonctionne presque entièrement sur le point de vue de Sasha, contaminé par des brives de celui de Tatiana. J'ai tourné les scènes du point de vue de Tatiana (dans le supermarché, au cimetierre...) sans savoir vraiment à quel moment j'allais les mettre dans le film, je n'ai trouvé leur place qu'au montage. Ce sont elles qui imprègnent de danger les séquences réalistes et quotidiennes sur Sasha."

L'angoisse, le suspens et l'horreur:
"Je tenais à montrer des blocs de temps sans donner d'explications, ni de justifications psychologiques mais juste des sensations, des impressions et des signes que le spectateur pouvait prendre ou rejeter.
Il y a beaucoup de temps morts dans le film. Je filme les trajets dans leur vraie durée alors qu'ils sont en général ellipsés. Je voulais que le spectateur ait le temps de se poser des questions et que ce soit source d'angoisse et de suspense.
Les trous dans la narration provoquent une frustration chez le spectateur et en même temps l'obligation d'imaginer ce qui s'est passé entre deux séquences. Et si le film provoques des réactions violentes, c'est parce que les gens projettent des choses horribles. Certains spectateurs sont par exemple persuadés d'avoir vu le cadavre du bébé dans la tente à la fin... Ce qui m'amuse, c'est que les spectateurs imaginenet des choses encore plus monstrueuses que celles que je leur montre..."

 

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Lettre de François Ozon à Marina de Van (datée du 20 mai 1996)
in dossier de presse

"Pour l'instant, Tatiana est pour moi une abstraction. Et c'est justement pour qu'elle existe et devienne chair que j'ai envie de faire ce film.
Sasha et Tatiana représentent deux facettes complémentaires d'une vision paranoïaque de la femme. Deux idéalisations: d'une part "la mère", Sasha, incarnant la féminité, la douceur, la tendresse, l'amour du sein protecteur et nourricier, d'autre part "la sorcière", Tatiana, l'incarnation de toutes les angoisses masculines et plus particulièrement de la castration. De fait, je n'arrive pas à séparer les deux, Tatiana se définissant toujours par rapport à Sasha, comme son double opposé. C'est comme si elles ne formaient pour moi qu'une seule femme, schizophrène, que Tatiana réussit à devenir à la fin en s'appropriant l'apparence de Sasha (cheveux, robe, gestes) et dont le but aura été de s'approprier le bébé à n'importe quel prix (en tuant la représentation classique de la maternité qui est passée par le traumatisme de l'accouchement-déchirure renvoyant à la castration).
Quand j'essaie d'imaginer Tatiana, c'est l'image d'une pierre qui me vient à l'esprit, alors que pour Sasha il s'agirait plutôt d'une fleur. Alors comment jouer une pierre?
D'abord en n'exprimant rien, le visage doit être fermé, comme si Tatiana portait un masque derrière lequel bouillonneraient d'horribles fêlures. Elle se cache derrière une apparence ordinaire de routarde classique dont les gestes, les manières et les habitudes dans un premier de temps de représentation (vêtement, saleté, cigaretttes roulées etc...) n'inquiètent pas, rassurent même, elle est clairement définissable: "c'est une routarde". L'horreur ne sera donc pas exprimée par les expressions du visage, fermé comme une pierre, mais uniquement et progressivement par des gestes ou des actes: la brosse à dent dans les chiottes, la cigarette sur le bébé, les questions cliniques sur l'accouchement, et le meurtre final, Sasha étouffée, le sexe rasé, recousu, réparé.
Je fais confiance à ton naturel photogénique et étrange pour faire passer sur ton visage tous ces contrechamps d'horreur qui agiront selon l'effet Koulechov.
Mais alors, que masque-t-elle ? Je ne le sais pas vraiment, je n'ai que des intuitions, qui j'espère, n'apparaîtront dans le film que comme des hypothèses et non comme des certitudes. Un enfant mort-né? Un avortement traumatique? Un viol d'un père ou d'un frère ? Je n'ai pas envie de choisir. Car Tatiana doit rester un mystère qui intrigue, fascine, attire, révulse et terrifie. Elle est le coeur du film. Dès son apparition, elle viendra contaminer et perturber le récit comme la vie de Sasha et imposera son rythme sec et brutal, sans explication ni logique analytique.
La seule certitude que je veux filmer c'est son attrait répulsion pour le sexe féminin en tant qu'organe de jouissance et de souffrance qui avale et qui rejette (le bébé). Elle recoud le sexe, ligote le corps, et baîllonne la bouche, pour réparer les béances et nier la jouissance. C'est un film manipulateur que nous faisons, à l'image de Tatiana qui manipule d'une part Sasha, dont le comportement est bouleversé par son arrivée, ensuite Shiffra, qui va devenir son objet et enfin le spectateur qui doit être "mené en bateau" au sens propre comme au figuré. En écrivant ça, je me rends compte que mon choix de te prendre toi (par ailleurs metteur en scène) pour ce rôle n'est pas un hasard et que ta double fonction me rassure par avance sur la réussite de ton interprétation. La confiance réciproque qui nous unira me semble ainsi le meilleur gage de notre réussite commune."

 

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Par Bernard Rapp LE CERCLE DE MINUIT (FRANCE 2) 12/97

La démarche de votre film, c'est qu'il faut laisser de la place au spectateur, qu'il s'empare du film et qu'il y mette ce qu'il veut...
FO:
Mon film fonctionne là-dessus. Il fonctionne sur des trous dans la narration et le spectateur fait lui-même le lien, il y met ce qu'il veut dans ces trous.

Ça commence un peu comme Pauline à la plage, et puis ça se termine comme "Pauline à la morgue". Le personnage de Tatiana va contaminer le film, et j'aimerais que vous expliquiez cela.
FO:
On a tout le début du film qui fait environ 7 minutes où l'on voit la mère et cet enfant. J'installe une situation entre eux, on sent que la mère vit sa maternité de manière un peu frustrée, parce que son mari n'est pas là, elle est toute seule, toujours près du téléphone. Elle aime son bébé mais on sent qu'elle ne le vit pas très bien, parce qu'un bébé ça hurle la nuit, ça empêche de dormir, il faut le changer, lui donner son biberon... Et du coup, quand cette fille arrive, bien qu'elle représente un danger en soi, cette anglaise ne le voit pas ou ne veut pas le voir. Elle l'accueille, lui ouvre sa maison, et l'autre rentre, la contamine, et l'influence d'une certaine manière dans ses actes.

On imagine des choses plus monstrueuses que ce qui se passe, c'est ça qui m'a frappé.
FO:
Ce qui m'a intéressé c'est la leçon hitchcockienne de cinéma: mettre une bombe sous la table et montrer du coup des plans anodins, on image alors des choses horribles. Seulement moi, je ne montre pas le climax, car normalement il y a une résolution: la bombe explose. Moi je coupe avant que la bombe explose, donc du coup, on ne sait pas ce qui s'est passé et finalement le réel redevient comme avant, mais on ne sait pas trop.

{une journaliste présente sur le plateau} Moi j'ai beaucoup souffert pour des choses toutes simples (...) comme une mère qui s'absente et qui laisse sa petite fille dormir seule sur une plage... Moi je trouve ça terrorisant.
FO:
C'est l'idée du film. Si ça vous a terrorisé tant mieux. Mais vous avez trouvé ça vraisemblable ou pas? Parce que moi j'ai discuté avec une mère dernièrement qui m'a dit : "je le comprends tout à fait".
La seule erreur que tu as faites, c'est qu'une vrai mère aurait mis un chapeau sur la tête du bébé.

Vous, Marina De Van, vous êtes fantastique dans ce film. Vous êtes également réalisatrice. Est-ce que vous avez travaillé sur votre personnage en compagnie de François Ozon, vous avez échangé des correspondances pour parler du personnage.
MDV:
Oui, parce qu'au début il est venu me voir avec un projet d'affronter 2 personnages féminins très opposés mais on n'a pas travaillé ensemble dans le sens où on n'a pas construit un personnage ensemble. François était metteur en scène à part entière. Mais c'est vrai qu'on en a beaucoup discuté. Le fait que moi-même j'avais réalisé 2 courts métrages a joué dans la façon dont il me présentait ce à quoi il voulait arriver.

FO: Je l'ai vraiment prise comme une actrice, jamais elle n'est intervenu dans la mise en scène. Elle s'est complètement fondue dans ce que je lui demandais. Jamais elle ne m'a dit: "Je vais être moche dans ce plan!", comme beaucoup d'actrices qui sont toujours en train de regarder la lumière, qui veulent être maquillées...
Ah non, mais les actrices sont chiantes quand même en général (rires). Marina a accepté le rôle, alors que beaucoup d'actrices l'aurait peut-être accepté après s'être battu. Quand on discute des personnages avec les actrices, il faut toujours les convaincre de ce qu'on veut faire...

MDV: Même dans la direction d'acteurs, j'ai remarqué qu'il comptait sur une complicité de metteur en scène parce que très souvent il me dirigeait moins par se que je devait éprouver ou jouer, que par l'effet que je devais faire. Il me disait à ce moment là: "Je voudrais que tu sois émouvante, troublante etc..." Probablement une autre actrice l'aurait fait aussi, peut-être d'une autre manière, mieux ou moins bien. C'est vrai qu'il a beaucoup compté sur le fait que je pensais aussi en images, et donc que je me voyais jouer, ce qui en général n'est pas recommandé pour les comédiennes.

Le personnage de Tatiana a un rapport à son corps très particulier. C'est un personnage qui est sale, qui se fait du mal, qui a la langue percée... Vous n'avez pas vraiment la langue percée dites-moi?
MDV:
Je l'avais fait juste avant le film, et je l'ai retiré. J'avais envie. C'est rigolo, vous devriez essayer un jour. C'est assez amusant mais c'est vrai qu'au bout de 6 mois on s'en lasse.

Pour vous, c'est un personnage terrible...
MDV
: Oui, mais pour moi qui ne suis pas comédienne, ni de formation ni d'ambition, ce qui me donne envie de jouer c'est le rapport avec un metteur en scène. Donc ce rôle là, c'était pour moi une chose excitante.

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In LE JOURNAL DU CINEMA (C+) 12/97

Limites?
Moi, j'ai pas de limites. Quand je fais des films, j'essaie de ne pas avoir de censure, d'essayer, au contraire, de me libérer. J'ai toujours pensé que les artistes étaient des "sales gosses" qui pouvaient se permettre de raconter les pires horreurs parce que c'étaient des films et parce que ça n'avait pas de conséquences sur la vie réelle.

Manipulations:
J'ai vraiment fait un film pour que le spectateur se pose des questions, qu'il rentre dans l'histoire, qu'il en sorte, qu'il soit horrifié, qu'il aime le personnage, qu'il ne l'aime pas. Moi ce qui m'intéresse, c'est la manipulation du spectateur, c'est que le spectateur participe à mon film.
En sortant, je veux que le spectateur se pose des questions sur lui-même, qu'il s'interroge sur l'horreur qui grouille en lui-même puisque s'il a vraiment participé au film, je pense qu'il a imaginé des choses horribles, et ça le renvoie forcément à des choses personnelles.

Misogynie?
J'ai l'impression que je suis un peu attaqué sur le fait que mon film serait misogyne, comme si on n'avait pas le droit de montrer des femmes méchantes, cruelles, des femmes qui ont des désirs comme des hommes. Je montre la sexualité de la femme, et d'une mère notamment, de manière tout à fait naturelle.

Censure:
Le film est interdit aux moins de 12 ans. Ce qui nous a extrêmement surpris. Moi je pensais qu'on allait être interdit aux moins de 16 ans. J'ai l'impression que ce ne sont pas les adolescents qui sont choqués par le film. Ceux qui sont choqués, ce sont des femmes ou des hommes qui sont adultes.

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