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Entretien réalisé en
septembre 2000. (Dossier de Presse)
Doù vous est venue lidée
de cette histoire?
Je me suis inspiré dun évènement dont
enfant jai été le témoin. Javais
9-10 ans et jétais en vacances dans les Landes avec
mes parents. Sur la plage, nous croisions tous les jours un couple
de Hollandais de 60 ans. Un jour, lhomme est parti se baigner
et il nest jamais revenu. On a alors vu lhélicoptère
arriver sur la mer, la femme qui discutait avec les maîtres
nageurs sauveteurs. Cet évènement a été un
choc pour moi et mes frères et soeurs, il a perturbé la
fin des vacances. Plus personne ne voulait se baigner. Et limage
de cette femme qui repart seule chez elle avec les affaires de
son mari ma souvent hanté. Je me suis toujours demandé:
que sest-il passé après?
Ce film est ainsi une variation autour de ce souvenir, avec cette
idée centrale: comment faire un deuil quand il ny
a pas de corps. Labsence de cadavre rend la mort, pour les
proches, douloureuse, incertaine, même quand les conditions
de la disparition plaident en sa faveur. Elle restitue à la
mort, ce que le cadavre, par son évidence brutale, tend à estomper:
le caractère dune énigme.
Cest à cette difficulté que jai voulu
confronter Marie tout au long du film: lintégration
dun événement douloureux, mais aussi inexplicable.
Comme on pouvait imaginer beaucoup de suites différentes à cette
histoire - le fait que le mari ne soit pas mort, quil ait
fait une fugue... - je me suis dit que ce serait excitant de commencer à tourner
sans connaître la fin, et dimaginer la suite de cette
première partie, en fonction du tournage, du travail avec
les comédiens, et du montage.
Etes-vous passé par des versions différentes
de cette suite ?
Jai toujours su la fin du parcours de Marie, ses larmes sur
la plage. Mais je ne savais pas vraiment par quoi elle devait passer
pour en arriver là. Une des premières versions du
scénario nous faisait découvrir des choses sur la
vie de Jean. Elle découvrait que son mari avait une double
vie, quil avait une maitresse, des problèmes dargent,
un enfant caché etc... toutes sortes de choses en somme
très classiques, sur la découverte de lautre
avec lequel on a vécu sans vraiment le connaître.
Finalement la seule chose que jai conservée est la
possible dépression de Jean dont Marie ne sest pas
aperçue - ce qui laisse planer un doute sur sa mort et lance
lhypothèse du suicide. Car en fait, très vite,
jai compris que Jean et ce que pouvait cacher sa disparition
nétait pas le sujet du film et que ce qui minteressait
vraiment était le trajet de cette femme, et comment ce traumatisme
peut se répercuter sur son quotidien, et comment les failles
peuvent apparaitre. De plus, je pensais que cela ne servait à rien
de donner au spectateur trop dinformations, je préférais
quil sinterroge, se pose ses propres questions, construise
lui-même ses propres hypothèses sur la disparition.
Ce qui est amusant dailleurs, cest à quel point
les interprétations de la fin du film divergentdun
spectateur à lautre.
En quoi le tournage de la première partie a-t-il orienté la
suite de lhistoire?
Travailler ainsi ma justement aidé à recentrer
lhistoire sur le personnage de Marie. Le fait de filmer Charlotte
Rampling, de prendre autant de plaisir à le faire, et de
la sentir disponible, prête à aller loin en tant quactrice,
et de me faire confiance. Je me suis rendu compte que filmer son
visage, son corps, sa manière de bouger et de parler dans
des circonstances quotidiennes était suffisamment de lordre
de la fiction pour ne pas avoir besoin de rajouter des rebondissements
ou des découvertes. Lévènement incroyable
est au début du film; après cest une espèce
de dérive sur comment cet événement se vit
et tente dêtre accepté. Tourner avec Bruno Cremer,
et mentendre aussi bien avec lui, ma aussi influencé.
Javais envie quil revienne, doù lidée
du fantôme ! Normalement, il ne devait pas réapparaître.
Les deux parties du film sont de facture assez différentes.
Par manque dargent, on a été obligé de
reculer le tournage de la deuxième partie. On a même
envisagé de tourner en DV. Finalement, on a tourné très
rapidement, en Super 16, alors que le début avait été tourné en
35 mm. Heureusement, ce contretemps, les problèmes financiers
- les deux parties ont été filmées à six
mois dintervalle - et ce changement de format ne sont pas
très génants car ils coincident avec une autre saison
et correspondent à une rupture narrative. La première
partie, en été, est une sorte de prologue, lexposition
dun fait divers. Le film commence à prendre un autre
envol ensuite, en hiver. Tout est alors très mental, les
faits sont moins certains: on est dans la tête de Marie,
dont le parcours est ambigu, moins déterminé, plus
flou, plus fragile, cest un terrain de sables mouvants.
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Vous vous êtes documenté,
avez-vous lu des choses concernant le processus de deuil?
Jai rencontré un psychanaliste spécialiste
du deuil qui connaissait très bien le cinéma. Pour
lui, les deux plus beaux films sur le deuil étaient Ordet de
Dreyer et Tout sur ma mère de Almodovar. Je lui ai
raconté lhistoire de Marie et il ma confirmé lidée
quune personne en deuil pouvait apparaître proche de
la folie aux yeux des autres. Et puis il ma dit quil était
en fait normal, et presque sain dentendre et de voir la personne
morte. Marie peut paraître folle mais cest justement
le fait de ne pas accepter brutalement cette mort qui laide à faire
son travail de deuil. Cette sorte de folie est réparatrice,
et laide à structurer, à accepter la disparition.
Cest pour cela que quelquun qui fait un deuil fait
souvent le vide autour de lui, cest trop lourd et effrayant
pour les autres.
Nous avons aussi parlé du déni, qui lui semblait
objectivement inévitable dans le cas de Marie puisquelle
na pas la preuve de la mort réelle tant quil
ny a pas de corps.
Lentourage proche de Marie est avant tout caractérisé par
cette paralysie à laquelle vous venez de faire allusion.
Ils peuvent paraître lâches et frileux. Ils ont peur
daffronter les choses directement et den parler. En
même temps, ils ont la volonté de bien faire, de ne
pas brusquer Marie. Cest pour cela que je les ai situés
dans un milieu bourgeois: en apparence, tout va bien, mais on ne
fait que masquer les choses. Amanda, son amie, essaie et veut laider,
elle lui demande si elle a vu le psy quelle lui a conseillé.
Mais que peut-elle faire de plus? Un deuil se fait toujours seul.
Vincent en revanche, est beaucoup plus actif.
Vincente, contrairement aux amis de Marie, nest pas au courant
de ce qui sest passé. Du coup, il a des réactions
différentes, en plus il est amoureux. Mais à partir
du moment où il sait, lui-même est paralysé,
parce que Marie ne lui donne aucune ouverture, elle a une espèce
de froideur quil ne peut pas briser. Et puis Vincent nest
pas un personnage masculin fort. Il a une certaine fragilité et
un manque de confiance qui lempêche daffronter
vraiment Marie.
Cest dailleurs pour cela que Marie va vers lui. Elle
ne se sent pas en danger, il na pas une virilité menaçante.
Le personnage de Vincent ma donné beaucoup de mal.
Au début, jétais parti sur quelquun de
beaucoup plus jeune quelle. Mais il me semblait beaucoup
plus intéressant de confronter la présence virile
de Cremer à quelquun du même âge que Marie,
quelquun de doux et de fragile qui la rassure.
Cela permet de ne pas effacer Jean. Il y a une sorte de complémentarité qui
permet à Marie de vivre avec les deux à la fois.
Quelle a été la contribution dEmmanuèle
Bernheim au scénario ?
Elle est arrivée à la fin. Javais besoin dun
point de vue féminin qui me confirme les options que javais
prises sur le personnage de Marie. Est-ce que cétait
plausible, est-ce que je ne faisais pas fausse route - notamment
au sujet de la sexualité de cette femme. Elle avit vu la
première partie du film, le corps imposant de Cremer et
elle ma aidé à formuler cette idée de
la complémentarité des corps de Jean et de Vincent,
dopposer la légèreté de lun à la
massivité de lautre. Pour la scène où Marie
et Vincent font lamour, javais envie dune crise
de fou rire, et cest Emmanuèle qui ma suggéré cette
réplique sur la légèreté de Vincent.
Les discussions avec Emmanuèle mont aidé à nettoyer
et à resserrer le scénario, à aller vers plus
de simplicité.
Dans Sous le Sable , vous abordez un sujet moins choquant
et transgressif que dans vos précédents films.
Peut-être, mais il y a toujours ce mélange du
fantasme et de la réalité, mais de manière
plus apaisée. La grande différence vient surtout
de lidentification au personnage principal, alors que mes
autres films étaient davantage dans la distanciation. Dans Sous
le Sable , jaccompagne vraiment Marie, hormis dans la
première partie, où il y a plus un souci dobjectivité dans
la présentation de la vie de ce couple. Javais vraiment
envie dêtre avec elle, dans un état proche de
la compassion.
Cette volonté didentification vient-elle du sujet
ou dun désir dexpérimenter une nouvelle
forme de cinéma ?
Elle vient du sujet. Mais il est vrai aussi quaprès Gouttes
deau sur pierres brûlantes , qui est un film extrèmement
formel et stylisé, javais envie daller vers
une certaine simplicité.
Mon film nest pas classique dans la narration. Mais il était
clair quà partir du moment où je voulais quon
sidentifie à Marie, il fallait que la mise en scène
soit discrète, la caméra à la bonne place,
sachant se faire oublier, seffacer. Javais juste envie
dêtre le plus proche possible de Marie, de filmer le
grain de sa peau. |
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On fait très peu de portraits
de femmes de cinquante ans au cinéma. Elles sont souvent
plus jeunes.
Javais envie de montrer une femme belle à cinquante
ans qui ait une vie active, sexuelle, amoureuse, sociale, sans
aborder seulement la paur du viellissement - même sil
y a aussi cela dans le film - le fait que cette femme a vécu
plus de vingt-cinq ans avec un homme et que lon se demande
si elle pourra recommencer sa vie, aller avec un autre homme. Mais
lessentiel était de montrer quon est toujours
vivant et séduisant à cet âge, et que beaucoup
de choses sont encore possibles.
Il y a très peu de rôles pour les actrices de cet âge-là,
en général, et les actrices françaises ont
tendance à vouloir se rajeunir à tout prix, à tricher
sur leur âge, ou a pratiquer la chirurgie esthétique à outrance.
Tout le monde me disait que ça serait très dur de
trouver une actrice pour le personnage de Marie. À un moment,
jai même envisagé de rajeunir mon personnage.
Mais une femme plus jeune atténuait le potentiel dramatique
de lhistoire: à trente ou quarante ans, il aurait
semblé moins difficile pour Marie de refaire sa vie.
Pourquoi avez-vous pensé à Charlotte Rampling?
Hormis Charlotte, très peu dactrices portent leur âge
tout en étant aussi belles. Et je tenais à ce que
Marie soit une belle femme dont le spectateur puisse tomber amoureux.
Cétait vraiment une idée première du
film: filmer lâge du personnage sans fard ni artifice.
Cest pour cela quavec Jeanne Lapoirie (chef opérateur)
nous navons pas utilisé de filtres, je voulais filmer
la beauté des rides.
Cette façon de filmer peut faire peur à une actrice.
Vous lui avez dit cela demblée?
Oui. La première fois que jai rencontré Charlotte,
jai même eu une phrase assez maladroite pour exprimer
mon désir de la filmer dans le quotidien, je lui ai dit: Jai
envie de vous filmer en train de passer laspirateur! Elle
ma répondu sèchement: Je ne crois pas
que nous soyons sur la même longueur dondes.
Heureusement, je me suis rattrapé en me justifiant et elle
a compris que javais juste envie de casser ce vernis glamour
quil y a toujours autour delle.
Je voulais la rendre quotidienne, vivante et normale au début
pour faire ressortir ensuite létrangeté quelle
a naturellement en elle, et que les metteurs en scène mettent
toujours en avant.
Pourquoi pensez-vous quelle a accepté ce rôle?
Le projet lexcitait et jai senti que lhistoire
la touchait intimement. Après avoir dit oui, elle a joué le
jeu jusquau bout. Elle ma fait entièrement confiance,
cétait très agréable. Jamais elle ne
sest inquiétée par rapport aux rushes. Elle
a accepté facilement de se mettre en maillot de bain sur
la plage, et pour moi, cétait vraiment important que
lon voit son corps. Je voulais que le spectateur se raconte
des histoires à partir dindices corporels ou vestimentaires
- par exemple quand on la revoit à Paris avec son chignon,
ses boucles doreilles, dans sa petite robe noire - que rien
ne soit littéralement expliqué, mais que lon
suive ce personnage à travers sa manière dêtre,
de bouger, de shabiller, de se coiffer.
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Comment sest fait le choix
de Bruno Cremer ?
Cest un des seuls acteurs français qui me fait penser
aux grands acteurs physiques américains comme Burt Lancaster
et Robert Mitchum. Je lai beaucoup aimé dans les films
de Brisseau, surtout dans Noce Blanche , où il était
extrêmement séduisant et touchant. Je me souvenais
aussi de lui dans Une histoire simple de Sautet - où il
formait un très beau couple avec Romy Schneider. Il a cette
espèce de virilité simple qui na pas besoin
den rajouter. Pour le rôle de Jean, il me semblait
important de prendre un acteur très connu, afin que lon
sen souvienne, quil marque lesprit du spectateur
comme celui de Marie, dautant plus quau début
il ne devait pas réapparaître. Cremer, on ne peut
pas loublier. Cest un acteur très populaire,
tout le monde le connaît, dans la rue les gens lappellent
souvent Monsieur Maigret.
Et le choix de Jacques Nolot ?
Cétait la même chose que pour Charlotte: je
voulais un bel homme de cinquante ans, qui soit séduisant,
qui ait du charme, une espèce de drôlerie, et qui
soit en même temps émouvant. Jai rencontré beaucoup
dautres acteurs, plus jeunes. Aucun ne e séduisait
vraiment, et tous ces acteurs connus avaient vraiment envie que
le personnage soit plus développé, plus actif. Ce
que jai aimé avec Jacques quand il a lu le scénario,
cest quil a été très ému
par le personnage de Marie et cest delle dont il ma
parlé dabord, il sétait comme identifié à elle, à sa
souffrance et il avait compris que le personnage de Vincent était
dans une position daccompagnement.
Il comprenait et assumait que son rôle soit assez effacé,
quil soit une sorte de faire-valoir de celui de Charlotte,
tout en apportant une grande délicatesse. Cette compréhension
est certainement due au fait quil est lui-même metteur
en scène, et quil sest mis en scène avec
une grande pudeur dans LArrière-pays. Et puis
il était vraiment séduit par Charlotte, très
excité et angoissé de tourner avec elle. Cela allait
dans le sens du personnage.
Et le choix des musiques, notamment la chanson de Barbara dans
le supermarché ?
Je souhaitais depuis longtemps utiliser une chanson de Barbara.
Ses textes sont, en soit, de véritables scénarios,
porteurs de sensations et démotions.
Septembre (Quel joli temps) est une chanson nostalgique
qui introduit un contrepoint avec le bien-être de Marie qui
vient de faire lamour avec Vincent. À ce moment-là,
elle est heureuse et comblée: elle a son mari à la
maison et son amant à lextérieur. On est dans
le présent de cette femme, son quotidien, les courses dans
un supermarché, et tout dun coup, cette chanson nous
rappelle la première partie, leurs vacances en septembre
dans les Landes, ce qui est arrivé, cet événement
qui nest pas cicatrisé. Cette chanson ramène
le souvenir, et la scène suivante elle trouve le message
du commissaire annonçant quils ont retrouvé le
corps de Jean.
Cest un moment de suspension poétique qui annonce
le retour à la réalité, à la vérité. |
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